Critique

Marivaux ou l’amour à la ferme

Directeurs du Théâtre des Osses à Givisiez, Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier montent «Les Acteurs de bonne foi». Le spectacle est pétillant, mais doit encore trouver son rythme

L’amour à la ferme. Après une étonnante version pop et BD de L’illusion comique de Corneille l’an dernier («LT», 08.10.2014), Geneviève Pasquier et Nicolas Rossier, directeurs du Théâtre des Osses à Givisiez, livrent une variante agricole des Acteurs de bonne foi, cette année. Une lecture moins surprenante que le pari cornélien dans la mesure où Marivaux convoque déjà valets et jardiniers dans cette pièce en un acte qui voit des serviteurs tenter de trousser une jolie comédie pour épater l’aristocratie. Grange et bottes de foin, poules, chevaux et chien. L’idée est pertinente, mais le spectacle souffre de dysrythmie. Survolté au début, le jeu devient presque prostré à la fin. Comme si les comédiennes les plus chevronnées peinaient à se synchroniser. L’accroc peut être réparé. Sur la petite scène du Théâtre de Carouge où le spectacle commence sa grande tournée, reste une proposition musicale joliment mouvementée. Un ton, pétillant, qui traduit bien l’esprit marivaldien.

Elle s’appelle Laurie Comtesse et fait beaucoup pour le succès de la pièce. Formée chez Serge Martin, la jeune comédienne, un tempérament, compose Colette, la fille du jardinier promise à Blaise, fils de fermier (Quentin Leutenegger, parfaitement demeuré). Tignasse blonde et coiffure à la Brigitte Bardot, tablier bleu et sourire ravageur, la jeune actrice ébouriffe par son aplomb et sa fraîcheur. Elle virevolte, s’étonne, s’emporte, désarçonne. Tout en elle ravit, et son mentor du moment, le valet Merlin (Pierric Tenthorey, sous haute tension) qui tente désespérément de diriger ses pairs dans cette comédie a bien raison d’être séduit. Lisette, fiancée de Merlin, enrage en marge et, dans ce rôle, la jeune Aurore Faivre dit aussi bien la frustration née du trouble entre réalité et fiction.

Car elle est là, l’astuce du maître de l’amour masqué. Brouiller les couples fermiers-valets, demander à chacun de jouer l’inclination opposée et voir comment cette redistribution fait trembler la réalité. Tout Marivaux est contenu dans cette gageure: dire le faux pour éprouver le vrai jusqu’à la blessure. Comme ce moment cruel où, pour les besoins d’un canular imaginé par Madame Amelin (Anne Vouilloz), le jeune Eraste (Simon Bonvin) amoureux de la belle Angélique (Marie Fontannaz) se voit contraint un temps d’épouser la «vieille» Araminte (Véronique Montel) et tombe littéralement à la renverse de contrariété. Dindon de la farce, la riche veuve n’a que les yeux pour pleurer…

Mais impossible d’évoquer cette création sans parler de la musique, personnage à part entière de la pièce. A la composition, le Fribourgeois Mathieu Kyriakidis s’inspire du registre populaire pour écrire ses mélodies et confie à chaque comédien la réalisation en direct et avec les moyens du bord de la partition. Avec un relais sur le plateau, la violoncelliste Sara Oswald («LT», 17.05.2015). Sous couvert d’un garçon de ferme un peu niais, la musicienne joue le chef d’orchestre de cette interprétation collective et bricolée. Bien vu. Les intermèdes chantés ou bruités étoffent avantageusement cette comédie en un acte qui doit encore trouver son rythme sur la durée.

 


«Les acteurs de bonne foi», jusqu’au 1er novembre, Théâtre de Carouge, Genève, 022 343 43 43, www.tcag.ch7. Puis grande tournée romande sur www.theatreosses.ch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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