Le théâtre peut être un sport. Et les acteurs des athlètes. A la Comédie de Genève, six interprètes formidables – de vista, de punch et de précision – jouent à la manière de Roger Federer Le Legs et L’Epreuve, deux guêpiers signés Marivaux. Dans Le Legs en particulier, ils enchaînent les répliques comme on se jette sur la balle au filet, sans laisser respirer l’adversaire, sans respirer soi-même, comme s’il s’agissait d’effacer tout état d’âme, de toucher au but au plus vite.

Alors, convaincante, cette esthétique de la volée et du smash voulue par le metteur en scène genevois Julien George? Pas sur Le Legs, à l’évidence. Sur un plateau incliné, la jolie Hortense (Camille Figuereo) s’entretient avec son amant, le Chevalier (Juan Antonio Crespillo). Un de ses parents défunts lègue à un marquis de ses connaissances six cent mille francs, à condition qu’il l’épouse, elle. A défaut, ce marquis devra s’acquitter auprès d’elle d’une somme de 200 000 francs. Mais il y a deux obstacles au moins à cette affaire: elle n’a aucune inclination pour le marquis; et ce dernier brûle pour une comtesse.

Le prix de l’amour

Comme souvent chez Marivaux, l’intrigue sinue sous les yeux de domestiques épieurs, ici Lisette (Léonie Keller) et Lépine (Vincent Fontannaz), qui la commentent et la rejouent en contrepoint. Mais voici justement que le Marquis pointe une moustache de vaudeville dans les buissons de Marivaux. C’est l’impeccable Frank Semelet, joliment nigaud dans son complet clair de partie de campagne. Il oscille entre deux tentations: toucher le gros lot en épousant une femme qu’il n’aime pas; déclarer sa flamme à la Comtesse, quitte à payer 200 000 francs à Hortense. Le mariage est un business florissant. L’amour a un prix. Ainsi flambent les sentiments au temps des Lumières.

Une intrigue sur ressorts

Tempête soudain: la Comtesse déboule, veston et pantalon blancs, c’est un dragon. Une Junon volcanique dans l’interprétation de Dominique Gubser. Dans son fauteuil, on sourit. Puis on se lasse. Tout est à l’avenant dans ce Legs où s’époumonent des pantins. Marivaux n’est pas seulement mécanique, il est alchimique, c’est-à-dire joueur, ambigu, épidermique. L’Epreuve qui suit paraît devoir s’emballer selon les mêmes principes. Juan Antonio Crespillo est Lucidor cette fois, seigneur fortuné qui en pince pour Angélique (Léonie Keller), fille d’une baronne de campagne. Mais il veut éprouver son amour et il lui jette dans les pattes son valet Frontin (Frank Semelet) qu’il fait passer pour un riche seigneur.

Le coeur en cendres

Angélique, qui n’a que Lucidor dans le coeur, cédera-t-elle à l’appât du gain? L’épreuve est d’une infinie cruauté. Si on est pris cette fois, c’est qu’il y a dans le jeu une qualité de froissé qu’on n’espérait plus. On applaudit la performance de Vincent Fontannaz, croquant en Maître Blaise. On est surtout ému par Léonie Keller, estourbie dans sa robe du dimanche, oiseau sonné dans une volière trop grande pour lui. Au coeur du traquenard, elle s’effondre KO au bord de la scène, comme sur le rebord de ses illusions. Marivaux est ainsi: il vous ravit, puis vous déniaise. Ça fait souvent mal.


Le Legs et L’Epreuve, Comédie de Genève, jusqu’au 12 février; loc. 022/320 50 01.