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Marivaux, en proie aux mâles

A Lausanne après Genève, Galin Stoev présente un «Triomphe de l’amour» au masculin. Une manière joyeuse et brillante d’interroger le trouble identitaire

Galin Stoev, cet immense farceur! Qui trousse un spectacle joyeux et inventif au terme duquel, nous, les femmes, on se sent presque inutiles. C’est que ce Triomphe de l’amour comprenant pourtant une princesse futée, une sœur recluse et une servante docile n’aligne que des hommes sur scène. Oui, une distribution exclusivement masculine qui fonctionne à merveille et raconte de manière endiablée le trouble de l’identité et le travestissement, chers à Marivaux.

Qu’il monte un classique ou un contemporain, le Bulgare Galin Stoev insuffle une telle énergie à ses comédiens, une telle joie de jouer que ses créations semblent sans cesse crépiter. On l’a constaté à la Comédie de Genève avec Oxygène et La vie est un songe, il y a trois ans. On a retrouvé cette électricité à la Comédie-Française, puis au Théâtre du Jorat, avec le Jeu de l’amour et du hasard, l’an dernier. Au Forum Meyrin, à Genève, le charme vient encore de fonctionner face à ce Triomphe de l’amour qui, en fait d’amour, est une véritable déclaration d’affection au théâtre. Le spectacle est dès demain à l’affiche de Vidy-Lausanne. Le voir vaut tous les remèdes contre la morosité.

Enfant, Galin Stoev n’aimait pas l’école. Il lui préférait le théâtre, «le seul endroit public qui permet aux hommes de se rencontrer en tant qu’êtres humains», dit-il aujourd’hui. «J’ai commencé les cours d’art dramatique dès l’âge de 7 ans. Je vivais cette aventure comme une vie parallèle: une vie qui me paraissait beaucoup plus vraie et plus juste que tout ce que l’on essayait de me vendre ailleurs. Un endroit dans lequel je pouvais simplement me sentir moi-même sans tricher, sans me justifier, sans culpabiliser», confie le metteur en scène dans le Journal de Vidy.

Cette idée d’honnêteté, de communication profonde et d’échange sincère revient beaucoup dans les propos de ce metteur en scène bulgare né en 1969. Comme si le théâtre servait d’espéranto relationnel à ce voyageur perpétuel qui a grandi à Moscou, puis vécu en Bulgarie, en Angleterre et en Belgique. De fait, sous son influence, la scène vibre d’une force peu commune. La dernière preuve, ce Triomphe de l’amour, qui pourtant ne parle que de tricherie et de mystification. Pourtant, c’est tout le paradoxe de Marivaux, que relève d’ailleurs le metteur en scène. Chez cet auteur du masque, les personnages ne cessent de mentir pour faire exploser la vérité. Une tension que Stoev pousse à son comble dans une version uniquement masculine.

Voici ce qui en résulte. Chez Marivaux, Léonide est une princesse qui se déguise en homme et prend le nom de Phocion pour entrer dans l’austère maison du philosophe Hermocrate afin d’approcher le jeune Agis dont elle est tombée amoureuse. Dans un jeu de faux-semblants très marivaldien, elle sera tour à tour homme ou femme pour séduire aussi bien le vieux philosophe que sa sœur, Léontine, et obtenir ainsi la grâce de rester entre les murs qui abritent son convoité. La même équation selon Galin Stoev donne ceci: Nicolas Maury, acteur à haut voltage, est un homme qui joue une femme qui se déguise en homme, mais qui parfois redevient femme quand il s’agit de séduire les hommes… l’affaire parait indémêlable? A l’action, elle est d’une rare limpidité, car, dans un décor de bibliothèque chargée de livres, de serpents empaillés et de squelettes, chaque acteur joue à fond sa partition.

A commencer par Nicolas Maury, ton flûté, expression saccadée. Dont le visage affiche la moindre contrariété. Galin Stoev a la bonne idée de faire de cette princesse une péronnelle capricieuse et colérique, garantissant ainsi le ressort comique. Un ressort entretenu par Airy Routier, génial dans sa manière d’incarner l’éclosion du désir vécue par Léontine, la sœur du philosophe, de moins en moins coincée, de plus en plus libérée. Aucun excès chez cet acteur, mais une expression fine, à vrai dire assez déchirante, de cet éveil au désir. Intéressant aussi d’avoir distribué le monumental François Clavier dans le rôle du philosophe Hermocrate. Sa taille et la brutalité qu’on lui demande d’exprimer font de lui un intellectuel presque effrayant avant de le transformer en colosse touché-coulé. Même singularité chez Agis, interprété par Pierre Moure. Galin Stoev fait de ce jeune homme un être si fragile et apeuré qu’on se demande comment il a pu susciter la passion de la princesse.

C’est précisément de ces contresens en pagaille – le philosophe au corps massif, le bellâtre au corps défaillant – que surgit un nouveau sens, plus bagarreur, plus insolent. Car, Galin Stoev a été choqué par la rudesse des débats en France autour du «mariage pour tous». Il a choisi d’y répondre non par la réflexion, mais par le ressenti. «Une fois cette étape franchie, l’esprit est alors prêt à s’ouvrir, à comprendre sans juger». D’où ce Triomphe de l’amour, plongeon allègre dans une macédoine identitaire, qui, l’air de rien, permet d’ébranler les certitudes, de combattre les idées reçues. Rarement, leçon politique aura été aussi réjouissante!

Le Triomphe de l’amour. Du 5 au 17 nov., au Théâtre Vidy-Lausanne. Rens. 021 619 45 45, www.vidy.ch

Galin Stoev a été choqué par la rudesse des débats en France autour du «mariage pour tous»

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