Un Marivaux façon bulgare, c’est forcément, se dit-on, un spectacle dans la ligne de Claude Stratz et de Patrice Chéreau. Une mise en scène sombre et sévère qui fait ressortir les veines de la cruauté marivaldienne. Cette manière ambiguë propre à l’auteur du XVIIIe siècle de donner aux valets les habits des maîtres sans leur donner une once du pouvoir qui va avec. Le Jeu de l’amour et du hasard bulgare à la Comédie-Française pouvait donc bien avoir le ton d’un réquisitoire.

C’était oublier que Galin Stoev a l’âme (slave) gaie. Comme il l’a prouvé dans Oxygène vu à la Comédie de Genève en mars 2010 ou La Vie est un songe , présenté dans le même théâtre l’automne suivant, le Bulgare prend, face au chaos généralisé, le parti de l’insouciance joyeuse et de la bonté. Ainsi en va-t-il de ce Jeu de l’amour…, à Paris ces jours, puis au Théâtre du Jorat en juin prochain: un ballet allègre où les tours de passe-passe de Marivaux rappellent les portes claquées chez Feydeau.

La pièce créée le 23 janvier 1730 au Théâtre-Italien, à Paris, est l’œuvre la plus jouée de Marivaux. A Genève, au Théâtre de Carouge, Jean Liermier en a donné une version trappes et attrapes en 2008 où, sur un plan incliné, les clapets qui s’ouvraient et se fermaient racontaient les pièges que les amoureux se tendaient. Pièges d’abord innocents, puis de plus en plus oppressants, surtout pour les petites gens. C’est que la pièce est sans pitié pour la piétaille. Chez Marivaux, les habits ne font pas le moine. Les domestiques peuvent bien se déguiser en aristocrates, leur manque de distinction les trahit et, «naturellement», les maîtres même grimés se reconnaissent sous le travestissement.

Certains metteurs en scène dénoncent la frilosité politique de l’auteur, son choix de confirmer la supériorité morale et physique des maîtres sur les valets. Marivaux, c’est clair, n’est pas Beaumarchais qui, quelques années plus tard, en 1778, fera dire à Figaro que la seule différence entre lui et le comte est une histoire de naissance et non de qualités.

Mais on peut aussi, comme Galin Stoev, ne voir dans cette pièce phare de la Comédie-Française (1547 représentations en 1988) qu’une très habile construction de symétries et de quiproquos offrant aux comédiens une panoplie d’expressions qui, dans un tumulte incessant, va de l’incrédulité légère à la totale stupéfaction.

A ce jeu-là, les comédiens du Français font des prouesses d’interprétation. Avec une palme ­spéciale à Suliane Brahim et Pierre-Louis Calixte, en Lisette et Arlequin, qui excellent dans le registre maladroit. Il faut les voir se prendre les pieds dans la robe trop ample et le manteau trop long, tenter d’adopter un phrasé princier ou une posture royale. Leur visage même, artificiellement solennel et ampoulé, montre quels étaient alors les signes extérieurs de la distinction.

Dans les rôles des maîtres désireux de mettre leur amour à l’épreuve, Léonie Simaga et Alexandre Pavloff (Silvia et Dorante) ont la beauté et l’élégance de l’emploi. Leurs costumes, drapés noirs, vaste décolleté, les transforment en stars de cinéma. De burlesque, le spectacle devient alors glamour et se charge d’une tension sexuelle que le metteur en scène ne freine pas.

C’est peut-être ça l’idée-force de Galin Stoev. De même qu’il place ses personnages dans des cages de verre, tels des animaux en observation, de même il demande à ses comédiens de jouer à fond ce que le texte dit qu’ils sont. Comiques et maladroits pour les valets, racés et intenses pour les maîtres. Au bénéfice de la comédie: les trois actes filent tambour battant et on rit, on frémit sans un bâillement. Le Jeu de l’amour et du hasard, Théâtre Ephémère, Comédie-Française, Paris, jusqu’au 3 janvier, 0033 1 44 39 87 00, www.comedie-francaise.fr Théâtre du Jorat, Mézières, les 20 et 21 juin, 021 903 07 55, www.theatredujorat.ch

De burlesque, le spectacle devient glamour et se charge d’une tension sexuelle que Stoev ne freine pas