Au début est la confiance, voilà un livre qui arrive à point nommé. Mark Hunyadi, professeur de philosophie morale, sociale et politique à l’Université catholique de Louvain, et collaborateur au Temps, a commencé cette recherche sur la notion de confiance il y a plusieurs années, bien avant le surgissement du Covid-19 dans nos vies. Et voilà que l’épidémie met ce mot dans toutes les têtes, dans toutes les bouches: peut-on avoir confiance dans les autres, dans les autorités, dans les objets, dans le vaccin?

Mark Hunyadi propose une théorie unifiée de la confiance, une façon magistrale de remettre la confiance au centre de notre relation aux autres et au monde. Une façon aussi de sortir de l’ombre un concept jusque-là sous-estimé par la philosophie et les grands penseurs de l’ordre social, Hobbes, Locke, entre autres. Après avoir défini dans une première partie ce qu’est la confiance, le livre analyse ensuite ce qui, aujourd’hui, érode ce lien social fondamental. Le philosophe, auteur par ailleurs de La Tyrannie des modes de vie et du Temps du posthumanisme, montre comment les algorithmes, et le numérique en général, contournent le recours à la confiance. Or à quoi ressemblerait une société qui se passerait de la confiance dans son rapport aux autres et au monde? Telle est la question de ce livre qui permet de mieux lire notre présent.

«Le Temps»: Qu’est-ce que la pandémie a révélé sur la place de la confiance dans nos vies?

Mark Hunyadi: La pandémie a mis en évidence que notre rapport au monde est un rapport de confiance. Aucune action, aucune interaction ne pourrait avoir lieu sans un minimum de confiance. De l’enfant qui commence par croire à ce que lui disent les adultes, à vous ou moi qui marchons dans la rue sans penser un seul instant que le sol peut se dérober sous nos pieds. Je ne conduirais pas ma voiture si je n’avais pas confiance dans les autres usagers de la route. Pour l’économie et la politique, pour la sécurité juridique, la confiance est vitale. Notre relation à l’environnement matériel, aux personnes et aux institutions est tissée de cette fibre invisible qu’est la confiance. Au point que l’on peut dire que la confiance est ce dans quoi nous séjournons.

Cette fibre, comme vous dites, est tellement invisible que l’on n’y pense pas en temps normal…

Le confinement a suspendu, pour un temps, les relations de confiance. Pas complètement, ce serait impossible. Mais, d’un coup, non seulement les relations interpersonnelles mais aussi les relations les plus élémentaires, les relations aux choses, aux aliments, tout est devenu suspect de contamination. Cela montrait bien qu’en temps normal, ce qui nous lie au monde est bien une relation de confiance puisque normalement les choses ne sont pas suspectes, on les touche, on les manipule, on les mange.

A chaque fois que l’on agit, on s’attend à ce que les choses, les personnes ou les institutions se comportent d’une certaine manière

Mark Hunyadi

Dans le langage courant, on associe le mot confiance aux relations personnelles. Vous l’associez aux relations aux choses. Est-ce vraiment de même nature?

Oui, parce que la confiance est un rapport au monde et à notre environnement. Ce qui permet de faire le lien entre la confiance que l’on a dans le monde, dans les objets, dans les personnes ou dans les institutions, c’est la notion d’attente de comportement. A chaque fois que l’on agit, on s’attend à ce que les choses, les personnes ou les institutions se comportent d’une certaine manière. En agissant, on parie qu’elles le feront. La confiance est le nom de ce pari.

S’intéresser à la confiance montre que nous sommes des êtres de liens avant tout?

La notion de confiance permet de contrer l’individualisme contemporain, c’est-à-dire la culture de l’individu souverain doté d’une volonté souveraine qui exécute souverainement ses désirs. Nous baignons dans cette culture qui s’ancre dans la révolution nominaliste du XIVe siècle. C’est ce que j’exprime par la métaphore de l’individu-cockpit: un individu dans sa bulle qui se sert des informations qu’il reçoit du monde pour exécuter sa volonté.

Cela ne renvoie-t-il pas exactement à ce que nous avons vécu pendant le confinement?

Oui, le confinement a été une métaphore vivante de l’individu-cockpit: tous devant nos écrans à gérer des données. Voilà la représentation que la modernité se fait de l’individu. Or le modèle de la confiance permet de casser le cockpit et de montrer que cette représentation est en réalité complètement fausse. On n’est jamais dans un cockpit, on est toujours nécessairement relié à des attentes de comportement qui, elles, ne dépendent pas de notre volonté. Notre volonté est nécessairement liée à quelque chose qui ne dépend pas de notre volonté.

Dans l’individualisme contemporain, la confiance apparaît comme un risque

Mark Hunyadi

Mais les capacités du numérique renforcent ce sentiment d’être tout-puissant derrière son écran, non?

Le numérique est au service du cockpit de chacun d’entre nous. Les opérateurs affirment vouloir renforcer la confiance dans notre utilisation du numérique. Mais que veut dire confiance dans ce contexte? Un opérateur de confiance est celui qui nous permet d’exécuter notre volonté et nos désirs en toute sécurité. En réalité, la confiance n’est pas renforcée, elle est contournée. Or comme le numérique assure de plus en plus notre relation au monde, à l’environnement et aux personnes, nous en venons à nous passer de plus en plus de la confiance.

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Avec quel effet?

Celui d’aboutir à une société automatique où chacun avance dans son cockpit sécurisé, sans plus explorer le monde, sans plus faire l’expérience de toute son épaisseur. Par conséquent, c’est nous qui devons nous conformer aux attentes de comportement des machines. C’est comme cela que nous devenons les rouages d’une machine et que le système prend la forme d’une gigantesque roue de hamster. Nous ne pouvons que reproduire le système. Cette emprise numérique ne nous fait pas souffrir, c’est là son immense perversité. Cette domination va dans le sens libidinal de notre désir et de notre plaisir. Mais un plaisir sans aucune transcendance.

Le rôle de la confiance a été jusqu’ici minimisé, dites-vous, et peu étudié. Pourquoi?

Dans l’individualisme contemporain, la confiance apparaît comme un risque. Faire confiance, dans cette optique, c’est dépendre de la bonne foi d’un vendeur, du sérieux d’une baby-sitter… La confiance met dans une situation de dépendance. Or c’est ce que l’on ne veut pas. D’où la prédominance du contrat aujourd’hui qui garantit contre un grand nombre de risques. La théorie de la confiance permet de critiquer l’individualisme du cockpit qui fait de toute relation à autrui une menace.

Comment rester optimiste?

Ce qui me rend optimiste, c’est que la confiance est inéliminable. On ne pourrait l’éliminer que si nous étions des robots, car eux n’ont pas besoin de confiance. Même numérisé de façon poussée, on va toujours poser la question de la confiance. Mais l’humanité va se ressaisir avant cela; sans quoi elle ne pourra même plus s’en plaindre.


«Au début est la confiance»,Mark Hunyadi, Editions Le Bord de l’eau.