Certains sont devenus des légendes parce qu’ils sont morts jeunes. D’autres sont restés relativement méconnus pour la même raison. Mark Morrisroe (1959-1989), ainsi, performeur, vidéaste et surtout photographe américain, a produit, en une décennie, une œuvre prolifique, déroutante, provocatrice et touchante. Qui la connaît? Le Fotomuseum de Winterthour, heureux dépositaire de quelque 2000 tirages, consacre une rétrospective à l’artiste, programmée ensuite à New York et Munich. Une première.

A l’entrée de l’exposition, des citations donnent le ton. «Certaines fleurs n’exhalent leur parfum que lorsqu’on les écrase», Mark Morrisroe. «Je jure d’user froidement et de manipuler quiconque pourra soutenir ma carrière, indépendamment de la haine éprouvée. Je prétendrai les aimer. Je les baiserai s’ils peuvent m’aider, même s’ils sont repoussants», Mark Morrisroe encore. «S’il n’avait pas été un artiste, Mark serait devenu serial killer», Pia Howard, une amie. De fait, c’est lui qui reçoit une balle à l’âge de 17 ans; le jeune homme se prostitue pour payer études et appartement, un client mécontent sort son revolver.

Est-ce cela? Les corps envahissent l’œuvre du photographe, par morceaux, en entier, en couple, en couleur ou en noir et blanc. Morrisroe lui-même se met constamment en scène. Nu, beaucoup, travesti, souvent. Mourant du sida, à la fin. L’exhibition semble permanente. De sa vie, pourtant, l’Américain ne dit pas grand-chose, et invente parfois. Il se proclame le fils du célèbre «étrangleur de Boston», qui logea un temps sa mère. Cofondateur du fanzine Dirt, élève à la School of the Museum of fine arts de Boston, Mark Morrisroe évolue sur la scène punk de la fin des années 1970. C’est là qu’il prend ses premiers clichés: des fêtes, des amis, son duo de drag-queens. Dès 1979, Polaroid s’intéresse à son travail et lui fournit films et matériel.

Une petite salle du musée de Winterthour reproduit la première exposition qui lui est consacrée, en 1981 à la Galerie de la 11e heure, à Boston. Une dizaine de photographies noir et blanc, des visages, des fesses, un sexe d’homme qui se devine et un rat mort, les quatre pattes en l’air. «Morrisroe a pris des centaines d’images, de toutes sortes, mais tout cela relève d’un travail minutieux. Il savait très bien ce qu’il voulait en faire, comment il allait les exploiter. Jusqu’au bout, à l’hôpital encore, il a souhaité continuer son œuvre, transformant sa petite salle de bains en chambre noire», souligne Thomas Seeling, curateur de l’exposition et directeur des collections du musée.

Morrisroe expérimente, triture les films, découpe les clichés. On lui doit la technique du «sandwich», superposition d’un négatif couleur et de sa reproduction noir et blanc. Le procédé confère une tendresse nouvelle à l’esthétique provocatrice de l’artiste. Une douceur trash. Un rendu pictural. Le grain semble immense, les tons se font chauds, entre le sépia et le bordeaux. Les sujets oscillent de l’étreinte joyeuse d’un couple de musiciens à l’exposition de jumeaux siamois dans des bocaux. Morrisroe, souvent, annote ses images. Ainsi, d’un portrait de jeune homme: «Le gars d’à côté (beau mais con)».

Il utilise des techniques anciennes, comme le cyanotype, crée de nouveaux tirages à partir de ses radiographies médicales, transpose des figures de magazines pornos sur du papier sensible. L’exposition, non chronologique, est subdivisée selon les procédés utilisés. «Nous avons souhaité en montrer le plus possible car cet artiste n’est pas très connu. C’est pour cela notamment qu’il y a un mur entier de polaroids à leur taille originale», éclaire Thomas Seeling.

Le Fotomuseum a reçu quelque 2000 images de Mark Morrisroe en 2006, acquises par Michael Ringier à partir de 2002. «L’œuvre de Morrisroe a joué de malchance, cela explique qu’il soit encore méconnu. Pat Hearn, amie du photographe et galeriste, entreprend de défendre son travail après sa mort. Malheureusement, elle décède en 2002. Son mari, Colin de Land, cherche quelqu’un pour reprendre le flambeau mais personne ne veut de ces images aux Etats-Unis: trop sexuel, trop homosexuel… Il approche alors la Collection Ringier mais meurt à son tour en 2003. Tout cela a retardé la mise en valeur de ces créations», analyse Thomas Seeling. Une fondation sera prochainement créée afin de continuer à enrichir le fonds.

Le Fotomuseum de Winterthour a été choisi comme dépositaire parce qu’il possède déjà des œuvres de Nan Goldin ou Peter Hujar. Logique stratégique donc, question de cohésion de l’esthétique trash. Outre lui-même, Mark Morrisroe a passé beaucoup de temps à photographier ses amis. Le voilà en famille à Winterthour.

Mark Morrisroe, jusqu’au 13 février 2011. Fotomuseum de Winterthour, 44 Grüzenstrasse. Ma-Di: 11-18h. Me: 11-20h. Rens: www.fotomuseum.ch

L’exposition est accompagnée d’une monographie couleur de 512 pages (402 images), chez JRP-Ringier Editions.

«A l’hôpital, il a voulu continuer son œuvre, transformant sa salle de bains en chambre noire»