Mark Padmore, l’art de la patience et l’épure

Classique Le ténor anglais chante l’Evangéliste dansla «Passion selon saint Matthieu»de Bach vendredi soir, au Verbier Festival

Il connaît une consécration tardive

En anglais, on les appelle des «slow developers». Mark Padmore fait partie de ces individus qui se sont révélés sur le tard. Aujourd’hui, il est l’Evangéliste dans les Passions de Bach le plus recherché de la planète. Il a participé à des versions semi-scéniques des deux Passions sous la conduite de Simon Rattle et de Peter Sellars. On y voit le ténor anglais chanter, mais aussi vivre et incarner la figure de Jésus, trahi, flagellé, crucifié, puis mis dans un tombeau.

Etonnante carrière que celle de ce chanteur à la sensibilité à fleur de peau. Il fallait le voir, l’autre matin à l’église de Verbier, donner chair au verbe magnifiquement expressif de Purcell dans trois de ses mélodies arrangées par Britten, ou à des lieder de Schubert. La voix est délicate, pleine d’ombres et de lumières, ponctuée par des fulgurances. Qu’il chante le répertoire baroque, le lied allemand ou le répertoire contemporain (deux opéras de chambre de Birtwistle récemment au Festival d’Aldeburgh, en Angleterre), il possède un magnétisme sans fard.

Mark Padmore est un pur. Son physique plutôt sec, avec des yeux d’un bleu perçant qui vous traversent littéralement, tranche avec ses manières pudiques et tendres. Son esprit est incroyablement vif, et il se délecte à vous ouvrir la partition de La Passion selon saint Matthieu pour montrer comment Bach a symbolisé de manière cryptée les 12 disciples de Jésus. «Regardez ici, il y a 11entrées successives dans les voix chorales, puis Judas, qui arrive en dernier.»

Qui dit ténor anglais, pense choriste. Or, Mark Padmore n’a pas débuté dans une maîtrise. «Enfant, je n’avais pas une très bonne voix.» Il a grandi à Canterbury, dont la cathédrale est l’un des joyaux de l’Angleterre, et a préféré la clarinette à la flûte. «Je ne regrette pas ce choix. J’ai adoré faire partie d’un très bon orchestre de jeunes du Kent. Nous partions en tournée en Allemagne et aux Pays-Bas. Jouer de la clarinette m’a aidé à développer mon instinct musical et à déchiffrer.» Et pourtant, la vie de musicien d’orchestre ne l’a jamais tenté. «Quand j’ai vu ce que serait cette vie-là et le système du conservatoire, je me suis dit non! Les salles de conservatoires sont des lieux terribles. Vous êtes enfermé dans une pièce, et il faut apprendre à être sourd pour faire abstraction de ses collègues, dans les salles d’à côté.»

L’avenir se joue à Cambridge, havre universitaire aux «colleges» si typiquement anglais, à 80 kilomètres au nord de Londres. Il a 18 ans lorsqu’il décroche une bourse pour entrer au sein du prestigieux King’s College Choir. «L’habileté à déchiffrer à la clarinette m’a favorisé pour obtenir cette bourse. J’avais 18 ans, et j’y suis resté trois ans. J’ai appris beaucoup de répertoire, ce qui m’a permis de chanter ensuite dix ans dans des chœurs professionnels.» On imagine cette jolie voix, qu’il développe initialement auprès d’Erich Vietheer (mort en 1989), le partenaire du grand accompagnateur Geoffrey Parsons. Les leçons se donnent en privé, dans leur maison à West Hampstead, à Londres. «Il y avait aussi Felicity Lott, Ann Murray et Philip Langridge.»

Mais c’est William Christie qui va apporter un tour inattendu à la carrière de Padmore. «La grande percée, ce fut avec Les Arts Florissants en France.» Une école extraordinaire, où le grand «Bill» frotte ses jeunes recrues au répertoire le plus exigeant. Avec les «Arts Flo», Mark Padmore part en tournée en Chine, en Australie, aux Etats-Unis et au Japon. Il décrochera deux premiers rôles dans Médée de Charpentier et Hippolyte et Aricie de Rameau, au Palais Garnier de Paris, aux côtés de la regrettée Lorraine Hunt. «Hippolyte est un rôle de ténor aigu, parfois appelé «haute-contre», d’où la tentation à l’époque de m’accoler cette étiquette. Même si ma voix demeure assez légère, elle a des qualités de ténor, qui se sont accentuées avec l’âge; son spectre est plus large que simplement «haute-contre.»

L’autre mentor, ce sera Philippe Herreweghe. Le chef flamand, aux petites lunettes cerclées, l’engage au sein du Collegium Vocale de Gand pour d’innombrables cantates de Bach. «On a tendance à privilégier la Messe en si et les deux grandes Passions, mais ces cantates contiennent parmi la musique la plus extraordinaire qui soit. Bach a eu 20 enfants, dont 11 sont morts avant lui. Sa musique est une réflexion profonde sur la vie et la mort. Il n’y a pas besoin d’être de la même religion que lui pour ressentir la compassion contenue dans ses œuvres.»

Et le lied schubertien? «Ce que j’aime, c’est que c’est un partenariat avec le pianiste. L’époque où le lied était considéré comme un véhicule pour les grands chanteurs est révolue. Aujourd’hui, il y a un rapport beaucoup plus équilibré entre le chanteur et son accompagnateur. Prenez le Dichterliebe de Schumann: c’est presque une œuvre de piano avec accompagnement vocal. On y trouve tous ces postludes où le piano joue seul et développe une poésie à lui.»

Harrison Birwistle (rencontré récemment à Aldeburgh) s’extasiait sur la «voix d’ange» de Mark Padmore. Le compositeur anglais, 81 ans, lui a écrit deux opéras de chambre (The Corridor et The Cure) et un cycle de mélodies de 45 minutes. Padmore a conscience du privilège d’être choisi pour créer des œuvres nouvelles. Mais c’est à Bach qu’il revient toujours, comme une boussole. Vendredi soir, il sera une nouvelle fois l’Evangéliste dans la Passion selon saint Matthieu aux côtés de Thomas Quasthoff, qui dirigera l’œuvre pour la première fois. Suspense.

Mark Padmore dans la «Passion selon saint Matthieu» de Bach. Ve 24 juillet à 19h, Verbier Festival. www.verbierfestival.com

«Nul besoin d’êtrede la même religion que Bach pour ressentir la compassiondans ses œuvres»