Pendant une dizaine d’années, ce reporter a fait partie d’une équipe de journalistes d’investigation appelée Spotlight, chargée d’enquêter sur des cas d’abus sexuels sur mineurs commis par des membres du clergé catholique du Massachusetts. Au total, près de deux cents prêtres avaient été mis en cause, ainsi que la hiérarchie qui les avait couverts.

Aux côtés de Michael Keaton, Rachel McAdams, John Slattery, Brian d’Arcy James et Liev Schreiber, incarnant tous des journalistes du Globe, Mark Ruffalo semble avoir passé sa vie à arpenter son petit bureau attenant à la grande salle de rédaction du quotidien.

Tout connaître de ses personnages

Rencontré à Venise, il sourit, visiblement heureux qu’un journaliste lui fasse un tel compliment: «Vous savez, jouer est aussi, parfois, une forme de reportage (il emploie le mot en français). Ça me rappelle ce que me disait mon prof quand j’étudiais pour devenir acteur: «Tu dois tout connaître, la culture, la littérature, la musique, la politique, la gastronomie, la littérature! Les gens dont tu interprètes les rôles, tu dois tout savoir sur eux!»»

Respectant ces conseils, il a passé beaucoup de temps avec Michael Rezendes avant de tourner Spotlight. «Sa famille est originaire du Portugal. Vous l’imaginez face à tous ces descendants d’Irlandais, à Boston? Un outsider en somme, qui a commencé sa carrière journalistique dans un journal de gauche, le Boston Phoenix. Michael est un type littéralement obsédé par son travail de journaliste. Il vit pour ses enquêtes. Heureusement, maintenant, il a une «girlfriend». Une fille super!»

Désarmant de simplicité

Mark Ruffalo éclate de rire. Avec son visage un peu enfantin et cette manière insistante de vous fixer le regard, il se révèle tout de suite désarmant de simplicité. Rien à voir avec les stars hollywoodiennes en promo, pour qui seul compte le fait de faire le job et de respecter à la seconde le temps imparti pour l’interview. Ruffalo aime les gens, même les journalistes. «Michael est une sorte de champion de la justice sociale, ajoute-t-il. Pour lui, le journalisme est avant tout un moyen d’y parvenir.»

En 2003, l’équipe de Spotlight avait obtenu le prestigieux prix Pulitzer dans la catégorie «Service public». «J’aime bien cette appellation, dit Ruffalo. Service public. C’est aussi, du moins dans certains films, ma conception de mon rôle d’acteur. L’histoire dont il est question dans Spotlight est très importante. Il est nécessaire que, par notre intermédiaire, les spectateurs aient tous les éléments pour en juger.»

Elevé dans trois cultures religieuses

Né en novembre 1967 dans le Wisconsin, Ruffalo a été élevé dans trois cultures: catholique, Born again Christian et bahaï. «Autant dire que je connais un peu le sujet. Je suis résolument en faveur du mariage des prêtres. Il n’y a pas d’autres solutions. Ils doivent pouvoir mener une vie sexuelle normale. J’entends dire que Dieu y serait opposé, que des sanctions terribles menacent ceux qui iraient contre cette loi divine. Quelle hypocrisie!»

Etonnamment, la filmographie de Mark Ruffalo ne correspond pas tout à fait à sa personnalité généreuse et engagée. Il est souvent le deuxième couteau, aux côtés de Jake Gyllenhaal dans le Zodiac, de David Fincher, de Leonardo DiCaprio, dans Shutter Island, de Martin Scorsese. Et même quand il décroche un rôle de super-héros – Hulk, dans les films Marvel –, une avanie juridique l’oblige à tenir compagnie aux autres personnages dans Avengers ou Iron Man 3, sans pouvoir être la star à part entière d’un long-métrage. D’ailleurs, son prochain film, Insaisissable 2, aux côtés de Jesse Eisenberg et Morgan Freeman, pourrait bien être son dernier avant longtemps en tant qu’acteur. «En 2010, j’avais réalisé un film, Sympathy for Delicious. J’aimerais en refaire d’autres. Mais sans forcément jouer dedans. Faire les deux en même temps, réalisateur et acteur, c’est un peu schizophrène, vous ne trouvez pas?»

Redevenir réalisateur

On en revient à cette notion d’engagement: «En tant qu’acteur, j’ai une vraie responsabilité. Rendez-vous compte: j’ai plus de deux millions de followers sur les réseaux sociaux!» Ruffalo n’hésite jamais à intervenir dans le débat public. Démocrate, opposé à l’administration Bush, singulièrement à propos de la guerre en Irak et de la pratique de la torture, on ne compte plus les causes pour lesquelles il s’est engagé. «Connaître l’environnement politique dans lequel je vis fait partie de mon travail. C’est en ce sens que parfois, je me dis qu’il y a des similitudes entre le fait d’être journaliste et celui d’être acteur.» Une carrière politique en perspective? «Non, j’aime trop le cinéma. Et puis, il m’arrive de penser que le jeu politique traditionnel est mort. Je préfère participer à des actions spécifiques. Chacun à sa place!»

Il parie Bernie Sanders, comme il pariait Obama

Pour finir, pourrait-il nous révéler le nom de celui, ou celle, qui sera le prochain président des Etats-Unis? Il sourit. «J’aimerais beaucoup que ce soit Bernie Sanders [le sénateur du Vermont, sans doute le plus à gauche du Sénat américain]. Vous n’y croyez pas? Je vous rappelle qu’au début, personne ne pensait qu’Obama pouvait devenir président. Tout le monde croyait que ce serait Hillary Clinton. Même mes amis libéraux, à Hollywood, me traitaient de fou lorsque je disais que ce serait Obama. Aujourd’hui, je me demande si l’on n’est pas dans un moment comparable. Sanders est un type très brillant. Il est en train de coaliser autour de lui des Afro-Américains, des gens de la classe moyenne et des Latinos. Beaucoup de gens qui d’habitude ne vont pas voter. Et je m’aperçois que son message commence à bien passer…»

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