Quelques mois avant de disparaître, en 1910, Mark Twain a dicté à son secrétaire une tumultueuse Autobiographie de près de 600 pages. Une vie en accéléré, un volcan d'anecdotes et de souvenirs glanés sur l'écume du temps: ce livre miraculeux, enfin traduit, est un roman-fleuve signé par un vieux briscard qui apprit à écrire entre les bras du gigantesque Mississippi. Et qui ne cessa de s'y blottir. Le père de Tom Sawyer lui doit tout, on le sait, et il ne se prive pas de lui rendre un ultime hommage, au bord de la tombe. Ah! le Mississippi! Quelle belle invitation au voyage! Sans Mark Twain, qui l'a si bien chanté, il ne serait pas entré dans la légende.

C'est sur les rives de ce géant tentaculaire, au fil des années 1840, qu'a grandi Samuel Langhorne Clemens, alias Mark Twain. Aux bancs de l'école, qu'il boudait volontiers, il ne tarda pas à préférer les eaux consolatrices du fleuve le plus exotique de l'Amérique. Dans son Autobiographie, il raconte comment naquit cette folle histoire d'amour, comment elle perdura. Et comment, piètre nageur, il faillit à moult reprises être emporté par les courants, avant de s'aventurer vers les îlots boisés où il robinsonnait tout à loisir. Et puis, il y avait aussi la magie des gros vapeurs suant sur les flots silencieux, dans un panache de fumée noire…

Au Mississippi, dont les eaux coulaient dans ses veines, Mark Twain voulut donc consacrer sa vie: à 22 ans, avec l'habileté d'un vrai pro, il pilote ces énormes pachydermes d'ébène qui sillonneront, plus tard, les pages de ses romans. C'est un enchantement, une odyssée sans cesse recommencée, entre Saint Louis et La Nouvelle-Orléans. «Pour moi, se souvient l'écrivain dans son Autobiographie, être pilote, ce n'était pas du travail. C'était un jeu – un jeu merveilleux, vigoureux, aventureux – et je m'en régalais.» Mais la guerre de Sécession, en 1861, mit fin à ces quatre années féeriques qu'il ressuscita dans La Vie sur le Mississippi, un livre superbe, tourbillonnaire, qui brasse toute la mémoire du fleuve dans les méandres de ses homériques digressions. «J'en étais venu, raconte encore Mark Twain, à connaître chaque infime détail du Mississippi, aussi bien que les lettres de l'alphabet.»

La suite? Puisque le jeune pilote ne pourra plus tenir la barre, il lui restera à réinventer ces sortilèges, à toute vapeur, dans des romans qui furent la source vive de la littérature américaine. Les Aventures de Tom Sawyer, d'abord, où il va revivre son enfance vagabonde sur les berges enchantées du fleuve. «Tout le décor et la matière du récit, dira-t-il, me furent fournis par les bois et les îles, par la poésie du majestueux Mississippi.» Puis viendront, de la même encre, Les Aventures de Huckleberry Finn, d'autres histoires d'eau vécues par deux jeunes flibustiers fugueurs et divinement polissons, juchés sur un radeau de fortune qui glisse vers l'inconnu, sous d'éternels clairs de lune.

Mark Twain, c'est Noé sur son arche, Ulysse sur son esquif. Toute son Autobiographie montre que l'eau, si tendrement maternelle, fut sa compagne, sa confidente, sa muse. Jusqu'à la dernière seconde, il navigua. Avant de lâcher ces mots, recueillis par son secrétaire: «Je crains bien de ne pas avoir le temps de rentrer chez moi. Le Vieux Maître semble décidé à me réclamer pendant que je suis encore sur les flots.»