Autobiographie

Mark Twain, 
Mémoires d’un Diogène 
des Amériques

L’auteur des «Aventures de Tom Sawyer» a signé un autoportrait follement digressif et critique qui démontre que loin d’être 
un écrivain pour enfants, 
il fut surtout un éternel rebelle

C’est le Centaure de l’Amérique, un bison hirsute qui ne cessa d’écumer un continent dont il incarnait à lui seul toute la démesure. «Avant lui, il n’y avait rien et, depuis, on n’a rien fait d’aussi bien», a dit Hemingway à propos de Mark Twain, petit sauvageon yankee devenu grand sachem de la littérature grâce aux aventures désormais universelles de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn.

Né dans une obscure bourgade du Missouri, cajolé dès l’enfance par les sirènes du Mississippi, Twain n’a fréquenté, toute sa vie, que des écoles buissonnières. Il a été apprenti typographe, pilote de steamers, reporter improvisé, chercheur d’or, conférencier, éditeur. Il a passé son temps à perdre l’argent qu’il gagnait. Il a arpenté en diligence le pays des mormons et a refusé de s’engager dans la guerre de Sécession. Il a vécu en Californie, aux îles Sandwich, dans le Connecticut, à Londres, à Paris, à Vienne et à Florence. Et, surtout, il a été le premier à utiliser les divines jactances du Deep South pour lancer ses deux feux d’artifice dédiés à la révolte et à la bourlingue, Les Aventures de Tom Sawyer, en 1876, et, huit ans plus tard, Les Aventures de Huckleberry Finn.

Posthume

En 1906 – il lui restait quatre ans à vivre –, Twain eut une idée à la fois providentielle et vertigineuse: dicter à une sténographe un récit qui serait le bilan de sa vie et qui s’intitulerait L’Autobiographie de Mark Twain. Avec cette consigne: l’ouvrage devrait rester posthume et n’être publié aux Etats-Unis que cent ans après sa mort. «Je parle d’outre-tombe», note Twain, en précisant qu’une telle démarche est la garantie d’une «liberté totale». De cette liberté, il fera un usage immodéré: son autobiographie – un ouragan en trois volumes – est un festival d’autodérision, de facéties iconoclastes et de sarcasmes dévastateurs. C’est aussi un incomparable travelling sur le devenir de l’Amérique, une terre dont Twain le self-made-man reste l’un des symboles les plus lumineux. Ce qui lui a valu cet éloge d’Obama: «Depuis que je lis ce livre, je comprends mieux mon pays.»

Digressions

La liberté, pour ce diariste si singulier, c’est également le désir de ne pas sacrifier aux canons traditionnels de la chronologie. Son texte totalement déboussolé part dans tous les sens, au hasard des digressions et des souvenirs, afin de «transformer le labeur en amusement». Ici, un morceau d’enfance et, quelques pages plus loin, un saut en avant de trois ou quatre décennies, puis un flash-back sur une anecdote qui lui revient à l’esprit dans les méandres d’une confession qui joue sans cesse au yo-yo. «C’est un système délibéré, explique Twain, et la loi de ce système est que je parlerai des choses qui m’intéressent sur le moment et que je les abandonnerai dès que l’intérêt que je leur porte s’est épuisé. C’est un système qui ne suit aucune route balisée et qui ne prendra jamais une telle route. Ce système est délibérément un fouillis complet.»

Santé brisée

En 2012, les Editions Tristram ont publié le premier volet de ce monument et en voici maintenant le second, huit cents pages intitulées L’Amérique d’un écrivain. Chez cet écrivain-là, la recherche du temps perdu ressemble aux divagations de Huckleberry Finn le long du Mississippi, sous le feu nourri d’une mémoire qui s’embrase à la moindre occasion. Passage le plus poignant, celui où Twain évoque son séjour à la Villa di Quarto, à Florence, la ville où mourut son épouse Olivia, en juin 1904. «Le désastre de ma vie, dans ce pays où nous l’avions emmenée avec l’espoir qu’elle recouvre sa santé brisée», dit l’écrivain, après des préambules vachards où il se déchaîne en déboulonnant la statue de Theodore Roosevelt, «le pire président que nous ayons eu».

Portraitiste

D’un aparté à l’autre, on découvre un portraitiste hors pair. Gros plan par exemple sur son frère Orion, «un panier percé», ou sur un certain Bret Harte, un ex-collègue journaliste, «prétentieux, ampoulé, faux jeton». Et il y a aussi le Twain humoriste, capable de concocter des pages hilarantes où il disserte très savamment sur les mouches, «une espèce qui défie toutes les inventions de l’homme destinées à l’assujettir ou à la détruire». Et lorsqu’il redevient sérieux, entre deux diatribes contre la société sudiste esclavagiste, Twain parle du tremblement de terre de San Francisco, de ses mésaventures dans le monde de l’édition, de ses relations avec le général Grant – dont il publia les Mémoires –, de sa maison du New Hampshire, de ses premiers jobs quand il était typographe à la Gazette d’Hannibal ou timonier sur le Pennsylvania, de ses trois enfants – tous morts de son vivant –, du mesmérisme ou de la chiromancie, de son tour du monde dans sa casaque de conférencier – en 1895, afin de rembourser ses dettes –  et, bien sûr, de son univers d’écrivain, «un chantier naval» rempli de manuscrits souvent inachevés qu’il abandonne dès qu’ils lui semblent trop ennuyeux.

Civilisation sordide

Et ce geyser ambulant ne manque jamais de couper le fil de ses réminiscences pour livrer sa philosophie, celle d’un Diogène américain dont le pessimisme n’est tempéré que par une irrévérence jubilatoire.  Dieu? «Un être surchargé de pulsions mauvaises, un personnage avec lequel personne, sans doute, ne voudrait s’associer maintenant que Néron et Caligula sont morts.» La religion? «Une entreprise terrible. Les flottes du monde entier pourraient naviguer en tout confort sur le sang innocent qu’elle a répandu.» La race humaine? «La pire des inventions des dieux. De toutes les créatures qui ont existé, l’homme est la plus détestable car il est le seul, absolument le seul, à posséder la méchanceté.» L’existence? «Nous sommes soufflés sur le monde, nous flottons légèrement un instant dans l’air et puis nous disparaissons en fumée, ne laissant derrière nous qu’un souvenir – et parfois même pas un souvenir.» L’Amérique? «Aucune autre civilisation n’est aussi peu courtoise, aussi brutale, sordide, mal élevée que la nôtre.»
D’un bout à l’autre, ces Mémoires sont un brûlot, sous la dictée d’un forcené qui a su apaiser ses blessures en avouant tout ce qu’il avait sur le cœur, sans la moindre censure. Un auteur pour enfants, le père de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn? Non, un irréductible, un éternel rebelle, un vieil anar rugissant dont le panache continue à flamboyer, cent ans après sa mort.

Mark Twain, L'Amérique d'un écrivain, Tristram, 850 p.

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