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Autobiographie

Mark Twain: «Je parle d’outre-tombe…»

L’auteur de «Tom Sawyer» avait dicté ses Mémoires et demandé qu’ils ne soient publiés que cent ans après sa mort. Résultat, un livre en liberté, le portrait éclaté et brillant d’un très grand Américain, un ouragan de mots admiré par Barack Obama lui-même, dont le premier tome paraît chez Tristram

Mark Twain, c’est le panache incandescent d’une œuvre divinement vagabonde, comme ces steamers qui écumaient le Mississippi de son enfance en le faisant tant rêver. Quant à son existence, elle fut un long tumulte.

Apprenti typographe, journaliste, conférencier, pilote de bateaux à aubes, chercheur d’or, incorrigible bourlingueur, le père de Tom Sawyer a traversé l’Amérique d’est en ouest comme un bison hirsute, avant de larguer les amarres en direction de l’Europe, au début des années 1890.

En 1906 – il lui restait quatre ans à vivre –, il eut une idée à la fois providentielle et vertigineuse: dicter à une sténographe un récit qui serait le bilan de sa vie et qui s’intitulerait L’Autobiographie de Mark Twain. Avec cette consigne: l’ouvrage devrait rester posthume et n’être publié aux Etats-Unis que cent ans après sa mort.

Un éloge de Barack Obama

«Je parle d’outre-tombe», note Twain, en précisant qu’une telle démarche est la garantie d’une «liberté totale». De cette liberté, Samuel Clemens – alias Mark Twain – fera un usage immodéré: son autobiographie (un ouragan de trois volumes, dont Bernard Hœpffner vient de traduire le premier volet) est un feu d’artifice d’insolence, de drôlerie et de chouannerie iconoclaste. C’est aussi un incomparable travelling sur le devenir de l’Amérique, une terre que Twain le self-made-man incarne parfaitement. Ce qui lui a valu ce commentaire d’Obama: «Depuis que je lis ce livre, je comprends mieux mon pays.»

La liberté, sous la plume de Twain, c’est également le désir de ne pas sacrifier aux canons traditionnels de la chronologie. Son texte totalement déboussolé part dans tous les sens, au hasard des digressions et des souvenirs, afin de «transformer le labeur en amusement». Ici, un morceau d’enfance et, quelques pages plus loin, un saut en avant de trois ou quatre décennies, puis un flash-back sur une anecdote qui lui revient à l’esprit, avec des arrêts sur image imprévus – long passage sur Jeanne d’Arc, par exemple – dans les méandres d’une confession qui joue sans cesse au yo-yo.

«Un fouillis complet»

«C’est un système délibéré, et la loi de ce système est que je parlerai des choses qui m’intéressent sur le moment et que je les abandonnerai dès que l’intérêt que je leur porte s’est épuisé. C’est un système qui ne suit aucune route balisée et qui ne prendra jamais une telle route. Ce système est délibérément un fouillis complet», note Twain à la fin de ce premier volume, en guise de mode d’emploi.

Le lecteur devra donc reconstituer le puzzle que l’Américain prend un malin plaisir à éparpiller. Tout commence à l’ombre d’un modeste temple de rondins sous lequel grognent quelques cochons. Nous sommes à Florida, Missouri, où Twain naît en novembre 1835. Son père a beau avoir une mine renfrognée, c’est un Don Quichotte qui, parce qu’il possède des terres du côté du Tennessee, fait peser sur les épaules de sa famille «la lourde malédiction d’une fortune potentielle», fortune qui s’évanouira comme un mirage au premier krach venu.

De cette enfance à Florida – puis à Hannibal, sur la rive ouest du Mississippi –, Twain parle abondamment. Il y a les enchantements, les grincements de balançoires, les chasses aux pics-verts, les étés passés dans la ferme de son oncle. Il y a aussi les drames, ces esclaves qu’il voit mourir – assassinats ou accidents – et qui hantent son sommeil. «Tous les nègres étaient nos amis et ceux qui avaient notre âge étaient de fait nos camarades», se souvient Twain, qui ajoute pourtant que «la couleur et la condition sociale interposaient une frontière subtile qui rendait toute fusion complète impossible».

Une mémoire embrasée

Chez Twain, la recherche du temps perdu ressemble aux divagations de Huckleberry Finn le long du Mississippi. Et le passé devient un éternel présent, sous le feu nourri d’une mémoire qui s’embrase à la moindre occasion. Cet épisode rocambolesque de son enfance, où il fut sauvé de la noyade par une jeune esclave. Ses souvenirs cauchemardesques d’un déménagement familial, où ses parents avaient tout emporté sur leur charrette brinquebalante – sauf lui. La mort prématurée de son père, alors qu’il venait d’être élu juge du comté «après plusieurs années de pauvreté terrible». Ses premiers jobs, quand il est typographe à la Gazette de Hannibal puis timonier sur le Pennsylvania, entre La Nouvelle-Orléans et Saint-Louis. Ses débuts d’écrivain, lorsque – en 1863 – il abandonne son patronyme et signe pour la première fois «Mark Twain» dans le Harper’s Monthly – «J’étais un homme de lettres, mais c’était tout: une personne enterrée; enterrée vivante», dit-il avec cette ironie cinglante qui galvanise son autobiographie d’un bout à l’autre.

«Une jeune filleau cœur libre»

Twain parle aussi de sa rencontre avec le général Grant – il publiera ses Mémoires dans la maison d’édition qu’il fondera en 1884 –, de son «exil» vers la Californie en 1864 – afin d’échapper à un procès pour duel –, de son mariage avec Olivia – «elle avait le rire d’une jeune fille au cœur libre» –, de leur installation en 1871 à Hartford, dans le Connecticut, où ils restèrent deux décennies avant de rallier l’Europe, d’hôtels en maisons de location. L’une d’elles, la Villa di Quarto, gérée par une comtesse florentine «pestilentielle», nous vaut un des morceaux de bravoure de ce livre. Twain y ajoute des portraits de ses quatre enfants. Trois mourront de son vivant et c’est à sa fille Susy, fauchée par une méningite en 1896, qu’il consacre les pages les plus poignantes, parce que cette amoureuse de l’écriture fut sans doute son alter ego.

Un Diogène américain

Parfois, il coupe de fil de ses réminiscences et livre sa philosophie. On y découvre un Diogène américain dont le pessimisme n’est tempéré que par une irrévérence jubilatoire. Exemple: «L’homme n’a pas été créé dans un but qui soit de la moindre utilité, pour la bonne raison qu’il n’a jamais servi à grand-chose […] De toutes les créatures qui ont existé, il est la plus détestable. De toute la couvée, il est le seul – absolument le seul – à posséder la méchanceté.» Au détour d’une autre digression, Twain enfonce le clou: «L’homme sans morale, l’homme sanguinaire et assassin, est bien supérieur aux autres animaux de par un grand et remarquable don – l’intellectualité.» Ailleurs, encore: «En ce qui concerne l’imitation servile, l’homme est chaque fois supérieur au singe.» La religion – «uniquement faite de feu et de soufre» –, les institutions, les médecins, les militaires – «des assassins en uniforme» –, voilà les autres cibles de ces Mémoires, véritable brûlot de l’Amérique puritaine. On y passe du lyrisme à la rage, de la tendresse à la révolte et le portrait qui s’y esquisse est celui d’un éternel réfractaire, allergique aux sornettes de la comédie sociale.

Une cure d’hilarité

Reste la légendaire drôlerie de Twain, une cure d’hilarité où se mêlent nonsense, bouffonnerie et autodérision. «A la fin de cette année, lâche-t-il quelque part, j’aurai soixante-trois ans – si je suis encore en vie – et plus ou moins le même âge si je suis mort.»

De ce face-à-face avec lui-même, Mark Twain est sorti guéri de toutes ses blessures, parce qu’il a pu confesser ce qu’il avait sur le cœur sans la moindre censure.

Et avec une telle maestria que cette autobiographie est à l’évidence son meilleur roman, aux côtés de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn.

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Mark Twain

Autobiographie

«Le plan final (et correct)» p. 312

«Quelle infime partie de la vie d’une personne sont ses actions et ses mots! Sa véritable viese déroule dans sa tête, et elle est la seuleà la connaître. Toute la journée et tous les jours, le moulin de son cerveau broie et ce sont ses pensées […] Ses actions et ses mots ne sont que la mince croûte visible de son monde…»
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