Lors de l'édition 2000 de la Berlinale, la première semaine s'était conclue par la venue de Leonardo DiCaprio. Les forces de l'ordre dépassées, les cris stridents à l'extérieur du Berlinale-Palast, la cohue à la conférence de presse. Rien de tout ça cette année (annoncés, Johnny Depp et Pierce Brosnan se sont désistés), mais une vedette tout de même, plus remarquée que les autres: l'écrivain John Le Carré.

Le bonheur fut total, comme la détente d'un tea time improvisé avec un nuage d'humour à l'anglaise, lorsque Le Carré est venu soutenir, pour la première fois de sa carrière, l'adaptation filmée de l'un de ses romans: The Tailor of Panama de John Boorman, avec Pierce Brosnan, Geoffrey Rush et Jamie Lee Curtis. «Je suis là parce que j'aime ce film, déclare le romancier. Si L'Espion qui venait du froid de Martin Ritt était probablement assez bon, les autres transpositions de mes livres, de Little Drummer Girl à La Maison Russie, sont catastrophiques.»

Meilleur film de John Boorman depuis quinze ans (Hope and Glory, 1987), The Tailor of Panama est un anti James Bond drôlissime qui dresse un constat acide des manœuvres politiques actuelles. «Quand le Mur est tombé, expliquait Le Carré en conférence de presse, un romantisme sympathique constitua à penser que les espions ne travailleraient plus et que tout, désormais, irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais c'était faux: personne ne s'est donné la peine d'accorder des bases solides à ce nouveau monde. Cela me déprime de constater que ce qui était justifié pendant la guerre froide a été remplacé par un matérialisme effréné.»

Aventure d'un tailleur prisé par tous les décideurs de Panama (Rush) qui se retrouve embringué dans la manipulation d'un agent britannique machiavélique (Brosnan), The Tailor of Panama vaut sa dose de piques. Surtout dans des dialogues tels que: «Quand les Américains ont attrapé Noriega, je me suis dit: ils ont pris Ali Baba, mais ils ont oublié les quarante voleurs… C'est le Docteur Frankenstein, George Bush lui même, qui a focalisé l'attention sur Noriega et en a fait un monstre.» Le Carré n'épargne pas plus le fils de Frankenstein: «J'ai peur d'un monde dirigé par George W. Bush, Vladimir Poutine et Ariel Sharon, concluait-il en conférence de presse. L'hostilité est un procédé toujours plus facile que la conciliation. Prenez les services secrets américains, tout dans la force, et l'Intelligence Service britannique, qui fonctionne plutôt sur un certain nombre de valeurs: leurs différences, véritable baromètre des pouvoirs en place, sont une preuve de plus que la taille ne compte pas.»