«La nuit, je fais des cauchemars où les femmes qui étaient enfermées dans ce quartier se retrouvent aujourd’hui enfermées dans la Villa des Arts», lâche Raphaël Pieroni, docteur en géographie de l’Université de Genève. Dans la soirée du 10 novembre, alors qu’il finissait avec Jean-François Staszak, professeur à l’Université de Genève, l’installation de l’exposition Bousbir: Images et récits de l’ancien quartier réservé de Casablanca, 1923-2021, la sentence est tombée. Prévue à la Villa des Arts de Casablanca, l’exposition serait annulée «jusqu’à nouvel ordre» pour raisons sanitaires liées au Covid-19.

«Le lendemain, j’ai passé en revue sur Google les articles publiés dans la presse marocaine. A chaque fois, la page «404 error» s’affichait. Tous les articles avaient été supprimés», raconte Raphaël Pieroni. Le livre traitant du sujet, publié l’an dernier aux éditons Georg, se retrouve quant à lui interdit de diffusion. «Nous avons alors demandé quand l’exposition allait rouvrir. La Fondation Almada [qui appartient à a famille royale, ndlr] nous a alors annoncé qu’elle était fermée pour force majeure», ajoute-t-il. Les deux géographes font l’hypothèse que la sensibilité du sujet pourrait être la raison supplémentaire qui a conduit à l’annulation de l’exposition.

Logique froide et rationnelle

Sur le moment, les deux chercheurs de l’Unige et leurs associés marocains sont déconcertés. «Il y a trois ans, Emmanuel Macron affirmait dans un discours que la colonisation était un crime contre l’humanité. Je n’avais pas l’impression d’être à contre-courant, assure Jean-François Staszak. Je pensais qu’on était à un moment où les choses pouvaient être dites, mais cela supposait une volonté politique qui n’existe ni du côté des Marocains ni du côté des Français.» De plus, «on avait demandé toutes les autorisations nécessaires et on était en contact étroit avec la fondation», justifie Raphaël Pieroni.

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C’est que Bousbir, sorte de parc à thème érotico-exotique, fréquenté aussi bien par la population locale que par les voyageurs, embarrassait déjà l’administration coloniale à l’époque. «Les Français ont mis Bousbir en périphérie de Casablanca, derrière un mur de 6 mètres de haut, accessible par une seule porte, parce que même si c’était un mal nécessaire, c’était la honte», explique Jean-François Staszak. Bousbir a été conçu selon la logique froide et rationnelle de l’époque que les hommes avaient des «besoins» et «qu’armée signifiait donc prostitution». Pour éviter la propagation de maladies vénériennes, il valait mieux contrôler cette activité que la bannir.

Attentes des Occidentaux

Mais Bousbir, quartier destiné aux soldats français, aux tirailleurs sénégalais ou encore à l’armée marocaine, s’est rapidement transformé en «resort sexuel», comme l’exprime Jean-François Staszak: «C’était le plus grand bordel à ciel ouvert du monde. Il y avait énormément d’animation, des restaurants, un cinéma, des spectacles érotiques et pornographiques. Les touristes y allaient parce que c’était une attraction incontournable.» L’architecture y joue pour beaucoup, car tout avait été conçu afin de répondre «aux attentes des Occidentaux et donc pour correspondre à l’image qu’ils se faisaient de la femme marocaine, du Maroc, des Mille et Une Nuits», ajoute Raphaël Pieroni.

Au total, plus de 12 000 femmes y auraient vécu et officié jusqu’en 1955, dans des conditions proches du travail forcé. La moyenne d’âge des femmes qui rentraient à Bousbir était de 18 ans. Aucune n’avait plus de 28 ans. «Je connaissais l’existence de la prostitution à Bousbir mais je n’imaginais pas ça. La démesure du quartier, c’est vraiment monstrueux», souffle Leyla Darrage, Marocaine, scénographe de l’exposition, qui a passé huit mois à fabriquer une maquette du quartier. Si à Casablanca l’histoire sulfureuse de ce quartier est tellement méconnue, cela s’explique notamment par la classe sociale des femmes qui y travaillaient.

Enfermées pour dettes

«Trouver des traces de la vie de ces femmes était très compliqué car elles ne sont que des subalternes et l’histoire ne retient que la parole des vainqueurs», affirme Jean-François Staszak. Dans les archives de l’administration coloniale, les deux géographes ont cependant retrouvé des témoignages. De nombreuses femmes s’y plaignaient d’être enfermées à Bousbir à cause des dettes contractées pour payer les loyers. Pour en sortir, un permis octroyé par un médecin était nécessaire. La plupart d’entre elles y avaient été amenées de force, car Bousbir était le seul lieu où la prostitution de rue était autorisée à Casablanca.


«Quartier réservé. Bousbir Casablanca», sous la direction de Jean-François Staszak et Raphaël Pieroni, Editions Georg, 2020, 208 pages.