Mais qu’est-ce que les femmes peuvent bien lui trouver?

Les féministes des années 70 l’ont condamné mais ses meilleurs exégètes sont souvent des femmes

Sade, ami des femmes? La question peut paraître provocante au vu de la violence infligée à ses héroïnes; au vu des sévices qu’il a fait subir à des femmes réelles, Jeanne Testard ou Rose Keller, pour ne citer que celles qui ont porté plainte; au vu de son histoire ambiguë avec Renée Pélagie, son épouse et complice par dévotion; au vu de sa relation conflictuelle avec sa belle-mère – d’abord séduite par son gendre avant d’en être déçue – qu’il hait et accuse d’être à l’origine de tous ses maux.

Les féministes des années 1970, en tête desquelles Nancy Huston, dénonceront le marquis, l’homme et l’écrivain, pour son machisme, sa haine des mères, son mépris de la vulnérabilité, sa tyrannie de la force, son asymétrie entre une libertine et un libertin, son culte de la sodomie et la glorification de Juliette, «unique en son genre», qui tire son épingle en se ralliant au camp des plus forts.

Pour ces féministes-là, les femmes n’ont d’autre choix que d’être Justine, victime à répétition, ou Juliette, bourreau systématique. «Quand une femme inflige la torture, faut-il y voir une preuve de féminisme?» s’interroge Michel Onfray, toujours prompt à démolir les idoles de l’intelligentsia parisienne. Le philosophe voit en Sade, non pas le révolutionnaire et le féministe tel qu’Apollinaire le décréta en 1909, mais le dernier des penseurs féodaux.

Mais alors les femmes sont-elles si masochistes pour continuer à le défendre? Car il en a existé qui l’ont aimé bien plus qu’elles ne l’ont redouté. Sa femme encore et toujours, même si de guerre lasse elle finira par demander le divorce; sa jeune belle-sœur, Anne Prospère de Launey, chanoinesse bénédictine dont il est follement amoureux; «Milli» de Rousset, l’amie qui ne cédera à aucune de ses avances et avec qui il entretient une correspondance pleine d’esprit; Madeleine Leclerc, apprentie couturière à qui il apprend à lire et à écrire (mais qu’il paie aussi pour ses services) ou Marie-Constance Quesnet, comédienne qui va l’accompagner jusqu’à la fin de sa vie.

Il en existe aussi qui l’ont lu et y reviennent régulièrement comme on revient à des exercices de désintoxication: Noëlle Châtelet, Chantal Thomas et surtout Annie Le Brun, commissaire de l’exposition Attaquer le soleil au Musée d’Orsay. Pour chacune, l’expérience de la lecture fut parfois éprouvante mais salutaire.

Pour la première, il est «un auteur des Lumières qui éclaire l’ombre»; pour la seconde, il est l’écrivain qui a poussé «la liberté illimitée du fantasme dans l’imagination»; pour la troisième, il est le dépeceur d’illusions, celui qui «nous défait de tout ce qui sert à nous tromper sur ce que nous sommes». Annie Le Brun va plus loin en disant que Sade n’est pas un philosophe au sens où on l’entend: il n’apporte pas d’idées, il les enlève une à une, nous nettoie de toutes les justifications, idéologiques, religieuses ou sociologiques, qui camouflent ce qu’on ne veut pas voir, la pulsion.

Une vision que partage Abnousse Shalmani, auteure de Khomeiny, Sade et moi. La Française d’origine iranienne affirme que «lire Sade, c’est grandir». Dans un texte brûlant publié dans le hors-série du Point, elle dit combien son appel à l’insurrection permanente et à la liberté lui a servi de combustible pour s’affranchir: «Et c’est ainsi que la petite fille sous le voile islamique que j’étais à Téhéran brûla définitivement son foulard à Paris et prit la mesure de la possession de son corps-politique.»

Sade, féministe? Non, ce serait le surinterpréter, même s’il a plus réfléchi sur la question que ses contemporains, peut-être par une sorte de fraternité de corps. Lui l’embastillé pendant vingt-sept ans et sous trois régimes; lui, prisonnier d’un corps souffrant, puis obèse, savait mieux que quiconque ce que veut dire être empêché par le pouvoir des autres.

Mais revenons à cette dualité qui voudrait, selon les féministes des années 1970, que les femmes n’aient de choix qu’entre Justine, la victime, et Juliette, la criminelle. On connaît l’histoire des deux sœurs. La première, vertueuse, ne rencontre que malheurs et humiliations, tandis que la seconde, libertine, va de succès en prospérités. Pourtant, rien ne les différencie à la naissance: toutes deux sont belles, intelligentes, possèdent d’excellentes dispositions pour la philosophie, savent argumenter et tenir tête à leurs interlocuteurs. Justine ne doit son triste sort qu’à son choix de vie: préférer l’espérance à l’immanence, l’ailleurs à l’ici, le souci d’autrui au sien propre.

C’est son libre arbitre (et non pas sa condition de femme) qui la conduit à la misère, comme Sade d’ailleurs, emprisonné à répétition parce qu’il refusa toujours de céder sur ce qu’il était. L’auteur de La Philosophie dans le boudoir, qui se situe au-delà du bien et du mal, constate que le choix assumé de Justine, comme le sien qui est pourtant très différent, sera puni parce qu’il ne correspond pas à l’époque, corrompue et hypocrite. La réalité lui donnera raison.

Sade, apprend-on dans la nouvelle édition de la Pléiade, a dédié Justine ou les malheurs de la vertu à Marie-Constance, la femme qui l’aima jusqu’à la fin et qu’il couchera sur son testament en reconnaissance de son désintéressement. La pauvre femme n’eut rien de ce qui lui était destiné et mourut dans la plus grande pauvreté.

Alors Sade, cruel ou lucide? Selon la réponse, il sera l’ami des femmes ou leur ennemi.

Sade, féministe? Non, même s’il a plus réfléchi sur la question que ses contemporains