Critique: «Français, encore un effort si vous voulez être républicains» à Genève

Le Marquis de Sade se déchaîne à la Comédie

Sade est un excitant. Trop le lire fatigue. Bien le lire ragaillardit. Hervé Loichemol, directeur de la Comédie de Genève, invite le public à une initiation sadienne, histoire de marquer le bicentenaire de la mort du marquis – il s’éteint en 1814, à 74 ans. Il a demandé à la comédienne Anne Durand de se mettre en bouche un morceau de La Philosophie dans le boudoir: «Français, encore un effort si vous voulez être républicains». Qu’est-ce? Une leçon raffinée, gorgée de mauvaise foi – «foi» est un mot à bannir chez Sade –, un appel à jouir au nom de la République. Le libertin sait de quoi il parle: la monarchie a voulu le châtrer; il se venge. L’exercice théâtral est-il pour autant réussi? Oui et non. Il est 21 h et vous êtes appelé à monter les escaliers de la Comédie. Surprise, vous n’êtes pas orienté vers la salle, mais vers un couloir coupe-gorge. Vous débouchez sur scène, aspiré par le piano de Daniel Perrin. On est entre nous, soixante spectateurs à peine. A main droite, deux messieurs à l’élégance très Second Empire fument le cigare, derrière une table de banquet. Dans un fauteuil, un autre rêvasse en hédoniste. L’eau-de-vie est servie à l’instant. C’est Anne Durand, hussard léger sanglé dans une jupe bleue. Elle professe. Quoi?

La République doit faire table rase de Dieu, de ses suppôts, les curés, de leur immonde morale qui étouffe les ardeurs. A l’imposture d’une divinité, le marquis oppose la toute-puissance de la nature. Il en appelle, fidèle à l’esprit des temps, aux exemples antiques, quitte à les pervertir, le fripon! Faut-il condamner le vol? Certes pas. La rapine est la marque du courage. Et la débauche? Qu’elle prospère dans des maisons dédiées! La République n’est-elle pas un organe fondé sur le désir?

Sade est déchaîné. La Révolution de 1789 l’a libéré de la Bastille. Il bataille aux côtés des sans-culottes, mais a failli être guillotiné en 1794. Il a 54 ans, se sent sabreur comme à 20. «Français, encore un effort…» est une déclaration de guerre aux tièdes, mais à la mode des Lumières: écrire, c’est penser et jouir en cavaleur insatiable. Voyez Anne Durand. Elle se transforme au fil de la démonstration, jusqu’à devenir une muse sadienne, emperruquée, comme pour signifier la part de jeu – dangereux – de l’affaire. C’est la belle idée du spectacle.

Moins inspiré est le décorum voulu par Hervé Loichemol, ce côté partie fine entre amis repus – Patrick Le Mauff, Michel Kullmann et Jean Aloïs Belbachir. Cet habillage bizarrement XIXe ne sert pas la lame du texte. Pis, il l’embourgeoise, ce qui est un comble pour le divin rebelle .

Français, encore un effort si vous voulez être républicains, Comédie de Genève, jusqu’au di 1er mars; loc. 022 320 50 01.