Architecture

Marseille tourne ses nouveaux musées vers la Méditerranée

Depuis le 12 janvier, la cité phocéenne déploie son programme de Capitale européenne de la culture. Et elle en profite pour inaugurer une impressionnante série de nouveaux musées. Visite entre chantiers et exposition

Des grues qui tournent en tous sens, des ouvriers casqués qui font couler des masses de ciment, des électriciens, des vitriers qui s’affairent… Marseille, en ce début 2013, se visite comme un vaste chantier. Si piétons et joggeurs prennent plaisir à se réapproprier le Vieux-Port après un an de travaux, au-delà de quelques râleries pro-voitures qui font aussi partie de l’ambiance locale, ils aiment aussi flâner un peu plus loin, sur les quais de la Joliette, pour découvrir les surprenantes silhouettes de deux bâtiments en bord de mer, le MuCEM, ou Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, et la Villa Méditerranée.

Deux chantiers objets aussi de toutes les curiosités lors du week-end d’ouverture de Marseille-Provence Capitale européenne de la culture (MP13), les 12 et 13 janvier dernier. L’ouverture du MuCEM est prévue début juin, celle de la Villa mi-mars déjà. Ce duo culturel, pour spectaculaire qu’il soit, ne représente en fait qu’une partie du programme muséal à découvrir au fil du premier semestre d’une année qui marque un tournant pour une cité depuis bientôt vingt ans en recherche de renouveau.

En 2013, deux villes d’Europe portent à nouveau le titre de Capitale européenne de la culture. D’un côté Košice, deuxième ville de Slovaquie avec environ 250 000 habitants, et de l’autre Marseille, mais aussi toute la Provence qui l’entoure, soit une aire urbaine marseillaise de 1,8 million d’habitants et à peu près autant d’Arles à Aix-en-Provence. A Marseille, MP13 est en fait venu donner un coup de pouce au vaste projet de requalification urbaine Euroméditerranée, lancé depuis le milieu des années 1990 et dans lequel la culture tient sa place au milieu de plus de 200 000 m2 de bureaux construits. Tout cela a connu une accélération facilitée par ce titre de Capitale européenne de la culture. En même temps, comme le souligne Jean-François Chougnet, directeur général de MP13, c’est aussi parce que Marseille était dans cette dynamique qu’elle a gagné le titre. Il lui restait à tenir ses promesses, notamment en matière de constructions et de rénovations de musées. Et l’on peut dire qu’en ce début d’année, sur les chantiers marseillais, on travaille quasiment nuit et jour pour tenir les délais, bien loin de la réputation de farniente de la ville de Marius et Fanny, bien loin aussi des règlements de comptes de gangs qui ont trop fait l’actualité.

Fin janvier, nous avons fait un petit tour de ville pour découvrir six équipements muséaux qui ont ouvert ou ouvriront leurs portes prochainement à Marseille. Tous sont situés dans le sud de la cité, liés qu’ils sont bien sûr au projet Euroméditerranée qui concerne ces territoires. Ensemble, ils dessinent une identité culturelle forte à Marseille, insistant sur son destin de ville où dialoguent, où s’affrontent aussi, les deux rives. Ce que MP13 appelle «le partage des midis».

Le MuCEM, projet national

Oui, la ville de Marseille n’est pas seule dans cette aventure. Le Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée est un équipement national. Il est l’héritier du Musée des arts et traditions populaires qui a fermé ses portes à Paris en 2005, ainsi que du département Europe du Musée de l’homme. Depuis que ce grand aménagement décentralisé a été décidé, les collections ont aussi été enrichies de pièces provenant des pourtours méditerranéens.

Un Centre de conservation et de ressources de 10 000 m2 a été construit, dans le quartier de la Belle de Mai, pour abriter ces trésors. Ouvert aux chercheurs, il disposera d’un espace d’exposition temporaire. Une centaine de m2, rien face au 3700 m2 dévolus aux expositions au MuCEM, ajoutés aux 1900 m2 prévus dans le fort Saint-Jean, réhabilité et relié au MuCEM, au bout du môle portuaire J4, par une longue passerelle piétonne. Rudy Ricciotti est l’architecte du MuCEM. Né à Alger en 1952, formé comme ingénieur à Genève puis comme architecte à Marseille, il a déjà conçu nombre de musées.

De l’extérieur, ce qui frappe, c’est cette résille de dentelle, façon moucharabieh, qui protège le bâtiment. Elle est conçue dans un béton dernier cri, comme l’ensemble du bâtiment, notamment les poteaux aux lignes arbustives qui soutiennent la structure. Dans l’enveloppe extérieure, un carré de 72 m de côté, un autre carré de 52 m consacré aux expositions, permanentes et temporaires, et aux animations. Nous les avons visités, encore vides, avec le directeur de ce pôle muséal en trois lieux, Bruno Suzzarelli. «C’est un musée des civilisations. Nous combinons les approches, ethnographique, mais aussi sociologique, historique, pour parler de la Méditérranée, un bassin de civilisation comparable aux Caraïbes ou à la mer de Chine.» Il sera question de la naissance de l’agriculture et de celle des dieux, de l’invention de la citoyenneté aussi, et de voyage, une notion récurrente dans tout MP13, souvent incarnée par la figure d’Ulysse. Mais aussi, dans les premières expositions temporaires, de la question si actuelle du genre.

La Villa Méditerranée, défi à l’équilibre

C’est la voisine du MuCEM, inscrite dans un gabarit à peu près identique, avec aussi la même volonté architecturale de se confronter à la mer, à ses vents, à ses lumières aussi. Mais de manière très différente. Il faut descendre dans ses entrailles profondes pour saisir le défi. D’énormes boulons retiennent des câbles fixés à 36 mètres sous le niveau de la mer, qui arriment ce bâtiment. Autant que des secousses sismiques, c’est le mistral qui est «l’ennemi» pour ce bâtiment conçu par l’architecte italien Stefano Boeri avec une avancée en porte-à-faux de 40 mètres. Ici, comme au MuCEM, la Méditerranée est l’espace de référence. Mais le projet est géré par la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et il se veut le lieu de débat pour tous les réseaux méditerranéens de coopération et de recherche.

Ce sera la maison des experts, mais pas pour autant une tour d’ivoire. Son conseil scientifique demandera régulièrement à un «narrateur» de traiter une thématique. Le cinéaste documentaire Bruno Ulmer cherchera à faire vivre au plus près des réalités les mobilités méditerranéennes actuelles, entre croisières et clandestinités, commerces et voyages.

On peut bien sûr redouter des redondances entre MuCEM et Villa, mais les modes semblent très différents et des deux côtés l’on promet des collaborations.

Le J1, presque un navire

Situé un peu plus loin sur les quais, le J1 n’est pas une construction nouvelle, juste un aménagement, léger, efficace, de la partie supérieure d’une vaste halle prêtée pour l’année à MP13 par le port de Marseille. Mais nous l’avons placé sur notre parcours de visite parce qu’il dit très fortement l’ancrage méditerranéen de la manifestation. Le J1 est si proche des grands ferries pour l’Algérie ou la Tunisie qu’on en a grillagé les terrasses pour éviter les échanges avec les voyageurs hors contrôles douaniers. Méditerranées, la première exposition, à la fois très dense et très didactique, fait le tour des grandes cités, entre histoire des civilisations et réalités actuelles.

Le J1 est aussi le lieu où les projets participatifs de MP13 trouvent une vitrine. On peut y rencontrer les représentants des associations qui depuis des décennies œuvrent notamment dans les quartiers marseillais où ont été ghettoïsés les émigrés venus de l’autre côté de la Méditerranée.

Le Musée Regards de Provence, une affaire de cœur

De l’autre coté de la route, ou plutôt de l’entrée du nouveau tunnel de la Joliette, creusé pour enterrer des flots de circulation, le Musée Regards de Provence est lui une initiative privée. Voire personnelle, puisque c’est la collection de Bernard Dumon, avec qui nous avons visité le chantier, qui est à la base du projet. Pour l’abriter, il a racheté à l’Etat un bâtiment qui n’a quasiment servi qu’à quelques squats, alors qu’il avait été conçu par un des grands architectes de Marseille, Fernand Pouillon, comme station sanitaire. Les cuves qui permettaient de bouillir les vêtements des nouveaux arrivants, fondamentalement suspects, sont conservées, mais ce sont maintenant des tableaux, des sculptures consacrées à la Provence – Bernard Dumon en a réuni plus de 900 en quinze ans – qui animeront les salles, dès le 1er mars.

Le FRAC, entre deux mondes

Le nouveau bâtiment du Fonds régional d’art contemporain est situé à une encablure à l’intérieur des terres. Construit par l’architecte japonais Kengo Kuma, le bâtiment se laisse embrasser par le quartier environnant, dont la population, essentiellement d’origine comorienne, est une des plus pauvres de la ville. De l’autre coté du boulevard Dunkerque, c’est une autre réalité, puisque c’est là que poussent les milliers de bureaux du plan Euroméditerranée. La façade, habillée de sortes de pixels de verre poli, est à la fois originale, lumineuse et douce. A l’intérieur, les matériaux souvent bruts laissent la meilleure place au contenu, dans les réserves comme dans les salles d’exposition.

La Tour-Panorama, fierté de la friche la Belle de Mai

On grimpe encore un peu dans les terres, en se rapprochant de la gare Saint-Charles. La friche la Belle de Mai, c’est une ancienne manufacture de tabac, conquise peu à peu depuis le milieu des années 1990 par des projets culturels. Aujourd’hui, la friche, c’est une soixantaine d’associations, tous domaines confondus, mais fédérées. Le lieu a depuis longtemps une bonne réputation, pour ses théâtres notamment. Mais il vient de franchir une étape supplémentaire avec l’inauguration de la Tour-Panorama. L’architecte Matthieu Poitevin, qui a travaillé sur l’ensemble de la friche, a réhabilité un grand bâtiment industriel à la belle façade en meulière, la tour Jobin. Il y a adjoint un nouvel équipement qu’on rejoint par un belvédère. D’apparence translucide, il signale la Belle de Mai au lointain, notamment depuis les trains proches. Il accueille actuellement les plus monumentales pièces de l’exposition d’art contemporain Ici, ailleurs. Une nouvelle fois, la Méditerranée y est reine. Une quarantaine d’artistes nés d’un côté ou de l’autre y évoquent des notions d’identité, de mémoire… Les Marseillais font la queue pour la voir. Ils ont raison.

www.mp2013.fr

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Albert Camus

Extrait de «L’Eté»

«Grande mer,toujours labourée, toujours vierge,ma religionavec la nuit!»
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