Classique

Martha Argerich et Arcadi Volodos, génies du clavier

Les musiciens ont donné des concerts étourdissants au Victoria Hall. Retour sur deux phénomènes des 88 touches

En deux soirs, Genève a touché l’absolu du piano. D’abord, avec Martha Argerich dans le 1er Concerto de Liszt, accompagnée par Antonio Pappano et son orchestre Santa Cecilia. Le lendemain, avec Arcadi Volodos en solitaire, dans un programme Liszt et Schumann. Autant dire l’au-delà du piano. Comment ces deux-là arrivent à atteindre une dimension si illimitée, cela tient du mystère. On appelle ça le génie, à défaut de pouvoir l’expliquer.

Quand elle pose ses mains noueuses sur les touches, les doigts comme en apesanteur, c’est un concentré de son qui se libère. Martha Argerich, plus désinvolte, agile et impérieuse que jamais, griffe les accords plaqués et ébouriffe les cascades d’octaves comme si le bout de ses phalanges était muni d’aimants. Pas une note à côté, malgré une rapidité sidérante. Cette entrée en matière assénée, plus rien ne résiste à l’Argentine.

Rebelle apaisée

L’eau, le feu, la terre et l’air se donnent rendez-vous sous ses doigts que l’âge n’arrive pas à contraindre. Un miracle qui semble rajeunir l’interprète. Comme si, à 78 ans, la rebelle se voyait allégée du poids de la performance virtuose au profit d’une fulgurance musicale enfin assumée.

On connaît l’indépendance et la hardiesse d’Argerich. On découvre une musicienne apaisée avec ses dons pianistiques d’un autre monde. L’immense Martha se joue des traits volubiles, liquides à force de vitesse. Elle survole l’impétuosité rageuse des passages puissants, et s’amuse de trilles d’oiseaux incroyablement modulés. Puis la voilà qui éclaire tendrement chaque ligne de chant avant de bousculer le discours avec malice. Bien que pratiquant l’œuvre depuis plus d’un demi-siècle, elle parvient à la recréer inlassablement.

Avec la transcription de Liszt sur le thème du Lied Widmung de Schumann et la 7e Scène d’enfant données dans une douceur divine en bis, on en aurait presque oublié le chef et l’orchestre qui ont livré une 2e Symphonie virile et verte du même Schumann.

Si Antonio Pappano et l’Académie Santa Cecilia ne donnent pas dans la rondeur et les tourments souterrains, leur clarté, leur vitalité, leur ensemble absolu et leur netteté éblouissante font circuler un vent décoiffant sur le jeune Schumann, ainsi que sur l’Ouverture d’Euryanthe de Weber donnée en entrée de concert, ou l’Italienne de Respighi et la Danse des heures de Ponchielli lancées en bis.

Quant aux quatre jeunes saxophonistes de Valentine Michaud & friends invités en guest-stars, c’est peu dire qu’ils ont eux aussi conquis la salle avec le poignant Sarajevo de Guillermo Lago et le formidable Tango virtuoso chorégraphié de Thierry Escaich.

Après cette soirée inoubliable, la suivante a évolué dans un registre diamétralement opposé. L’exercice solitaire du récital, qui terrorise Martha Argerich, donne des ailes à Arcadi Volodos. Enrobé par le dossier de sa chaise, sur lequel il se pose à distance des touches quand il veut donner de l’espace aux vibrations, le grand Russe dissout les marteaux du piano dans une brume impalpable de notes.

Voyage interstellaire

Ses mains potelées et ses doigts sagement arrondis n’ont l’air de rien. Ils explorent pourtant les partitions sans aucune contrainte de nuances, d’articulation, de phrasé ou de ton. L’invitation au voyage interstellaire d’Arcadi Volodos sidère.

Voici Liszt (Sonnet 123 de Pétrarque, La Lugubre Gondole, Prédiction aux oiseaux de saint François d’Assise, Ballade no 2) et Schumann (deux extraits des Bunte Blätter, Humoresque op.20) transfigurés. Reliés dans un même esprit d’expérimentation sonore, ils se trouvent repoussés aux limites de l’audible, dans des pianissimi inouïs.

L’audace d’écriture éblouit grâce à des éclairages internes époustouflants. Ce n’est plus du piano, c’est de la musique à l’état pur. Les chants émergent du néant comme les notes filées d’une clarinette, ou sombrent dans l’abîme avec une puissance de lave en fusion.

On suit, médusé, l’imaginaire et la profondeur de vue de ce phénoménal conteur. Et on redécouvre les œuvres, qu’il révèle à la lumière d’une lecture aussi novatrice qu’immémoriale. Une apparition pianistique sidérante.

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