Martha Argerich étonnera toujours. Elle, si sauvage, et qui entretient un lien si paradoxal à la scène, n’a pas hésité à venir jouer une énième fois le Carnaval des animaux. Ce qui l’a convaincue? Une amie proche: Sandra Albukrek. Après avoir déjà réalisé un film d’animation adapté du Pierre et le loup de Prokofiev à Verbier, l’artiste polyvalente a eu le désir d’aborder cette fois l’œuvre de Saint-Saëns avec sa collègue de longue date Julia Dasic.

Mais qui pour jouer? «J’ai pensé naturellement à Martha, alors que tout le monde me disait qu’elle refuserait, raconte Sandra Albukrek. Quand je lui ai parlé du projet visuel et du fait que ce serait magnifique si ses deux petits-fils pouvaient venir aussi jouer avec elle, avec, en plus, sa fille à l’alto dans l’orchestre, elle a été enthousiaste. Tout s’est ensuite enchaîné harmonieusement. Elle a suivi l’évolution du travail avec intérêt et bienveillance, sans jamais peser dans le processus. En toute confiance et liberté. Le choix de Nelson Goerner – qui habite Genève, la connaît bien et est Argentin comme elle – s’est alors imposé naturellement.»

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Pour réaliser le court métrage animé de 25 minutes, il a fallu plus de 4400 heures de travail, après des mois d’écoute et d’imprégnation musicale. Sans le lien fort avec Martha Argerich, les échanges et l’amitié, cette longue et complexe aventure aurait été plus difficile à mener à bien.

Comme James Bond

Enfin sorti de l’œuf, le projet était en répétition sur le plateau du Victoria Hall, vendredi après-midi, avant le concert du soir. Musiciens debout, pianos à l’arrière placés devant un grand écran de projection, la concentration le disputait à l’enthousiasme et à l’énergie du chef.

«N’oublie pas: comme James Bond!» L’intrépide Gabor Takacs-Nagy, pouce levé et tapotement amical sur l’épaule, encourage Roman Blagojevic. Le jeune pianiste de 15 ans vient de répéter l’Aquarium. On le sent ému malgré sa haute taille et son visage d’ange blond.

Habitué à la jeunesse, le chef du Verbier Chamber Orchestra est coach dans l’âme. Il félicite chaleureusement l’intimidé, dont c’est la première apparition en formation orchestrale au Victoria Hall. En compagnie de sa grand-mère Martha Argerich de surcroît. Avec le fameux pianiste Stephen Kovacevich comme grand-père, l’adolescent s’inscrit dans une brillante filiation. «Aie confiance en toi, c’était formidable. Tout va très bien se passer», enchaîne le chef.

Vivacité digitale

Quelques minutes avant, le cadet du clan ouvrait les feux avec l’Introduction et marche royale du lion. David Chen, lutin brun de 13 ans, impressionne par sa tranquille assurance et une technique qui n’est pas sans rappeler la vivacité digitale de son aïeule. Il faut dire qu’il a lui aussi le clavier dans le sang, avec un père pianiste et compositeur (Vladimir Sverdlov), et comme deuxième grand-mère la professeure Elena Ashkenazy, sœur de l’illustre Vladimir.

Avant, pendant et après l’événement, les deux cousins passent une soirée inoubliable. Comme leurs mères, Lyda à l’alto dans l’orchestre et sa sœur Stéphanie en salle. Et comme Martha Argerich, on l’imagine sans peine; mais la pianiste est allée se reposer avant le concert sans commenter ce moment rare.

Pour Lyda Chen-Argerich, la situation de concert commun n’est pas nouvelle. «En orchestre ou petite formation, on reste dans un rapport professionnel, explique l’altiste. Mais cette opportunité familiale est particulière, et très joyeuse. J’ai toujours adoré jouer avec elle. Je fais abstraction du fait que c’est ma mère. On travaille à égalité. Elle est géniale car elle est très attentive à l’autre et elle interagit dans une relation à double sens.»

La capacité d’être toujours différente

Pendant les moments d’attente au travail, on saisit quelques coups d’œil affectueux entre la belle octogénaire et ses descendants. «Sur scène, l’affection circule autrement et ailleurs, poursuit la musicienne. J’adore son jeu, loin de la verticalité réactive d’autres musiciens. Sa flexibilité, sa clarté, son toucher inimitable, sa sensibilité et la magie sonore qu’elle dégage me fascinent. Et surtout, sa capacité d’être toujours différente, de surprendre sans cesse. Elle parvient à faire jaillir des idées, des rythmes ou des contrepoints nouveaux à chaque interprétation, même souvent répétée.»

Quelques heures après les derniers essais, les deux adolescents remplissent leur mission haut la main dans un fourmillant Carnaval des animaux, où ils alternent au clavier avec Nelson Goerner. Après la 36e Symphonie dite «de Linz» de Mozart, dynamique et précise sous la baguette de Gabor Takacs-Nagy, le compatriote de l’immense Argentine intervient aussi à quatre mains dans Ma mère l’Oye de Ravel. Leur échange est délicat, intime et rêveur.

Qu’avait donc la soirée de si particulier? D’abord, la réunion des trois générations Argerich autour d’un projet commun et inédit. Ensuite, la première d’un film d’animation original et à l’esthétique mâtinée de surréalisme, chamanisme, onirisme et symbolisme. Enfin, le fait que cette aventure a permis aux deux cousins, qui habitent Genève à quelques quartiers l’un de l’autre, de se fréquenter plus régulièrement et de resserrer encore les liens avec leur grand-mère.

Plus rassuré qu’impressionné

Mais ce n’est pas la première fois que David partage la scène avec sa «grand-maman», terme qu’il trouve plus affectueux. Le benjamin a passé brillamment deux concours et s’est déjà produit en public. Ce qu’il apprécie sur scène avec son illustre aînée? «On se comprend et on s’entend naturellement. Elle suit, et se fait très bien suivre. Elle sait remettre l’autre dans les rails quand il y a de légers décalages, avec juste un petit accent sur lequel s’appuyer, et voilà. De façon à la fois claire et discrète.»

Il doit être compliqué de se confronter si jeune à un monstre sacré de la dimension de Martha Argerich. «Je n’y pense pas, elle reste avant tout ma grand-mère», avoue Roman. «Etre accompagné par elle me rassure plus que ça ne m’impressionne. Si on se compare à elle, on ne peut que déprimer. C’est pourtant une personne affectueuse, tranquille et qui ne juge pas. Des qualités très encourageantes.»

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Quel animal serait-elle, dans le bestiaire de Saint-Saëns? «Pas un, mais plusieurs, elle est si changeante», déclarent les deux jeunes d’un même élan. «Certainement un félin, entre lionne, tigresse et chatte. Pour la douceur, les griffes et les crocs.» Pensif, David ajoute: «Mais aussi un animal aquatique, entre un paisible cétacé et un dauphin joueur.» Sans doute pour sa façon d’évoluer comme en apesanteur, dans un monde protégé aux profondeurs inaccessibles.