Parcourir la filmographie de Marthe Keller a quelque chose de vertigineux. On y trouve des comédies légères et des drames profonds, des productions européennes et américaines. Et il y a ces noms, Philippe de Broca, Claude Lelouch, Benoît Jacquot, Mauro Bolognini, Sydney Pollack, Billy Wilder, Clint Eastwood, Nikita Mikhalkov, qui montrent bien la dimension internationale de cette Bâloise qui se rêvait danseuse, avant qu’un accident de ski ne la pousse à se tourner vers la comédie. Il y a deux semaines, elle était l’invitée des Rencontres 7et Art Lausanne, ce festival patrimonial créé par Vincent Perez, qu’elle a rencontré à la fin des années 1980 lorsque Patrice Chéreau les a dirigés à Avignon dans Hamlet. «Le festival qu’a créé Vincent est magique, parce qu’il n’y a pas de prix, on ne fait qu’y célébrer le cinéma», s’enthousiasme-t-elle.

Lorsqu’on la salue, elle commence par s’excuser de parler d’elle. Les jours précédents, Marthe Keller a présenté des projections, donné une master class à l’ECAL, enregistré une conversation avec Vincent Perez. Elle avoue que revenir sur sa carrière lui procure une étrange sensation de narcissisme. On lui rétorque que, face à son parcours, il est impossible de ne pas avoir envie de lui poser mille questions. «Oui, c’est ce qu’on me dit toujours… Mais pour moi, ce n’est pas très intéressant, car ma vie, je la connais, rigole-t-elle. Cette peur d’être narcissique, ça doit être mon côté suisse, cette éducation catholique avec ce sentiment de toujours se sentir coupable.»

En mars dernier, la Bâloise, installée entre Verbier et Paris, recevait pour la deuxième fois le Prix du cinéma suisse du meilleur second rôle pour Petite Sœur, des Lausannoises Stéphanie Chuat et Véronique Reymond. Même si elle n’aime pas les compétitions, cette reconnaissance l’a touchée. «Car c’est un film que j’aime tellement, et j’adore ces deux filles; elles sont curieuses, magnifiques, j’espère que la Suisse se rend compte de leur talent.»

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Le Temps: Vous avez patienté jusqu’à «Fragile», réalisé en 2005 par Laurent Nègre, pour enfin jouer dans un film suisse. Pourquoi une si longue attente? Vous êtes tellement internationale que les cinéastes suisses ne pensaient pas à vous, votre aura les intimidait?

Marthe Keller: Je pense qu’ils sont en effet timides. Et pas uniquement en Suisse. Alors que j’habitais encore en Amérique, j’avais reçu un appel de Jean Mercure, le directeur du Théâtre de la ville, qui me proposait de jouer Les Trois Sœurs. Il m’a expliqué qu’il n’osait pas m’appeler, mais qu’il avait parié que, pour Tchekhov, j’accepterais. C’était évident: quand Tchekhov vous appelle, vous prenez le premier vol pour Paris. Par contre, si j’adorerais retravailler en Suisse romande, c’est impossible en Suisse alémanique, car je ne peux pas tourner en Schwyzerdütsch. On m’a proposé des choses, mais je n’arrive même pas à lire le scénario. C’est bizarre, et je me demande d’où ça vient alors que c’est ma langue maternelle. Même s’il y a des metteurs en scène qui font des films magnifiques en dialecte, je suis plus à l’aise en Suisse romande.

On a quand même dû vous proposer des rôles de bourgeoise bâloise…

Quand j’entends le mot «bourgeoise», je prends la fuite. C’est d’un ennui total, d’une banalité… Parce que je suis grande, je suis toute de suite une bourgeoise; je ne supporte plus cela. Dans Petite Sœur, je joue une mère semi-alcoolique et borderline, habillée n’importe comment, ridicule, originaire de Berlin-Est… Voilà un rôle qui m’amuse!

L’amusement: est-ce cela qui vous guide, le plaisir du jeu, ce côté enfantin de pouvoir être quelqu’un d’autre?

Ah oui, c’est exactement ça! Marcello Mastroianni parlait du cinéma comme d’un bac à sable: avec quel autre métier peut-on dire à nos enfants qu’on doit aller jouer? Déjà que je n’aime pas ce qui entoure le métier, tout le côté glamour, au moins que je m’amuse. J’aime le changement, les challenges, faire ce que je ne connais pas encore, mais on ne me verra jamais, ou très rarement, dans les soirées mondaines et les galas.

Votre entrée dans le cinéma s’est faite en 1966 avec Mes Funérailles à Berlin, de Guy Hamilton. Le premier de plusieurs hasards, comme vous aimez résumer votre carrière…

Oui, ma vie est une succession de hasards. C’était avant l’école d’arts dramatiques, je ne sais même plus comment c’est arrivé. Dans ce film avec le magnifique Michael Caine, j’avais deux répliques. Comme je ne l’ai jamais vu, je ne sais même pas si on m’a gardée au montage… Je ne parlais pas encore anglais, mais je me souviens très bien que je devais aller au maquillage, et qu’il y avait à ma place une fille beaucoup plus belle que moi. J’ai tout de suite pensé que j’avais été remplacée, avant que l’assistant me dise que je devais me dépêcher: cette fille était la doublure lumière. Au départ, je voulais vraiment faire du théâtre, le cinéma ne m’intéressait pas. Maintenant, j’aime les deux.

C’est la rencontre avec Philippe de Broca et les deux films que vous ferez avec lui, Le Diable par la queue et Les Caprices de Marie, qui vous mettra vraiment le pied à l’étrier?

Tout à fait. Quitter Berlin pour ce tournage dans le Beaujolais, ça a été un choc culturel. En Allemagne, le travail était fantastique, mais tout le reste était à la schlague, c’était saucisses et bières, tout le monde trouvait le cinéma superficiel, c’était le règne du théâtre brechtien. Et soudainement, je me retrouve dans cette comédie où on voit ma culotte… J’avais presque l’impression de faire du porno! Mais on travaillait tellement bien et on mangeait tellement bien – deux choses qui pour moi n’allaient pas ensemble – que cette joie de vivre m’a emportée. C’était magnifique, quelle époque…

On a en effet l’impression que les tournages actuels, où tout est calculé et minuté, n’ont plus rien à avoir avec ceux des années 1970…

C’était une fête, alors qu’aujourd’hui c’est l’aspect commercial qui compte. J’ai l’impression d’être comme ma mère si je dis que c’était mieux avant… mais oui, c’était vraiment mieux avant! Il y avait une légèreté dans la profondeur, ce n’était pas superficiel: quand on travaillait on travaillait vraiment mais, dès qu’on avait fini, il y avait de la détente, de la gaieté.

A votre arrivée à Paris, vous vous êtes en plus retrouvée en plein Mai 68, avec ce vent de liberté, le mouvement de libération de la femme…

Le Diable par la queue a été le premier film réalisé après les événements. On devait le tourner au mois de mai, mais le tournage a été repoussé. Je me suis retrouvée bloquée à Paris, je ne pouvais plus rentrer à Berlin. Et je suis tombée amoureuse du metteur en scène… Je ne suis pas rentrée en Allemagne durant trois ans, ma vieille Volkswagen est restée garée quelque part. Il y a peu de choses dont je suis fière, mais ce dont je suis vraiment fière, c’est d’avoir joué au théâtre un an après mon arrivée à Paris dans une langue qui n’était pas la mienne.

Et moins de dix ans après votre arrivée en France, vous tournez au côté de Dustin Hoffman votre premier film américain, Marathon Man, de John Schlesinger. Là encore, un heureux hasard…

C’est cet accident de ski, à l’adolescence, qui a provoqué une suite d’autres accidents. Déjà que je ne voulais pas être actrice, alors aller en Amérique… Tout est venu d’une pièce que je jouais à Paris. Comme il n’y avait pas de représentation les dimanches et lundis soir, on nous a invités au Festival de Cannes. A peine arrivée, on me dit que John Schlesinger veut me voir. Je n’y croyais pas, comment pouvait-il me connaître? Mais il se trouve qu’en allant à Cannes, il s’était arrêté à Paris et m’avait vue jouer, car il cherchait une étrangère. Il y a des gens qui disent que, quand on veut absolument quelque chose, on l’a. Moi, je crois aux coïncidences.

Après la gaieté à la française, avez-vous découvert aux Etats-Unis le côté industriel du cinéma?

La grande différence, c’est que si en Europe vous devez être bon dans un film, en Amérique vous devez être dans un bon film. Si vous êtes bon dans un film qui ne marche pas en France, il y aura toujours un metteur en scène qui vous remarquera, alors qu’en Amérique, si vous êtes dans un film raté, c’est fini parce que tout le monde est responsable. Du coup, Dustin Hoffman m’a beaucoup aidée.

Vous enchaînez avec Bobby Deerfield, de Sydney Pollack, où vous rencontrez Al Pacino, qui vient de tourner Le Parrain 1 & 2. Avez-vous également beaucoup appris à ses côtés?

J’ai tout appris avec lui. C’est comme au tennis, vous jouez forcément mieux si vous avez un bon partenaire. Hoffman, Pacino, ils sont tellement doués qu’ils vous mettent dans un état de transe. On réagit différemment que face à un acteur de télévision qui ne joue que pour le chèque, qui a le regarde vide et ne pense qu’à sa prochaine réplique. S’il y a des acteurs formidables en France et en Suisse, en Amérique ils ont cette responsabilité supplémentaire à cause du poids de l’industrie qu’ils ont sur le dos.

Avec Al Pacino, vous êtes un des personnages du nouveau roman de Jonathan Coe, Billy Wilder et moi, qui retrace le tournage de Fedora en 1977. On y découvre votre première rencontre avec le cinéaste, dans un restaurant où vous dîniez avec Pacino…

Je ne l’ai pas encore lu, mais tout le monde me dit qu’il est formidable. Ma première rencontre avec Billy Wilder s’est par contre déroulée autrement. Un jour, mon agent me dit que je suis invitée à un dîner exceptionnel au Beverly Hills Hotel, avec William Wyler, Otto Preminger, George Cukor et Billy Wilder, à savoir les plus grands metteurs en scène de cette époque, tous ces Européens qui avaient fui le nazisme. J’étais l’une des seules femmes, et on m’avait bien dit de me faire chic. J’ai sorti la totale: j’étais habillée tout en blanc, avec une fourrure blanche autour du cou et un béret blanc. Un an plus tard, alors que je vivais à New York, Billy Wilder est venu sonner à ma porte, avec le scénario de Fedora sous le bras. Lorsque je lui ai demandé combien d’actrices étaient sur le rôle, il m’a dit: «Je vous veux vous: je vous ai observée lors de la soirée au Beverly Hills Hotel, vous êtes une star!» Je vous jure que c’est la vérité.

Jonathan Coe raconte un tournage difficile, avec un Billy Wilder très exigeant. Il y a notamment une scène où vous craquez après avoir buté à plusieurs reprises sur une ligne de dialogue…

C’est vrai, Billy Wilder était insupportable. Même s’il est un grand génie du cinéma, je resterais toujours libre de dire ce que je pense. Tout le monde a souffert sur le tournage. Le premier jour, un acteur lui a demandé s’il pouvait refaire sa scène, car il pensait avoir compris comment la jouer. Il a répondu: «Trop tard, vous avez eu votre chance.» J’ai lu qu’un jour, il avait interrompu une scène avec Marilyn Monroe car elle avait deux larmes qui coulaient alors qu’il en avait demandé une seule. Je venais de tourner avec Sydney Pollack et John Frankenheimer, qui étaient beaucoup dans l’improvisation, le documentaire, et là, si je ne disais pas à la virgule près les dialogues de Iz Diamond, on devait recommencer.

Sur le roman de Jonathan Coe: Un été avec Billy Wilder

En tant que jeune actrice suisse, étiez-vous perçue comme une curiosité exotique?

Un peu, et ce qui est particulier, c’est que je meurs dans quasiment tous mes films américains: dans Marathon Man, dans Black Sunday, dans Bobby Deerfield, dans un des deux rôles de Fedora… Lorsque vous êtes étrangère, vous ne jouez pas la «girl next door». Vous êtes la femme séduisante qu’on tue… Ça montre quelque chose de l’Amérique vis-à-vis de l’Europe.

Les rôles qu’on vous proposait étaient différents d’un pays à l’autre?

J’étais tragédienne en Allemagne, la rigolote de service en France et la femme fatale qui vient d’ailleurs en Amérique. Si je n’étais pas Suisse, je ne serais plus là. J’ai un équilibre, un côté Ovomaltine que m’ont inculqué mes parents, avec l’huile de foie de morue tous les matins… Malgré tout ce que j’ai vécu, je me sens équilibrée. J’ai fait de la danse, de la musique, du cinéma, du théâtre, de la télévision, des mises en scène d’opéra, tellement de choses différentes que, dans le fond, je ne me prends jamais au sérieux. J’ai eu tellement de chance. Plus de chance que de talent, d’ailleurs… Il se trouve simplement que j’ai souvent été au bon endroit au bon moment.


Questionnaire de Proust

Si vous pouviez changer quelque chose à votre biographie?

J’ai fait des films qui ne sont pas bons, mais je n’ai aucune frustration. Je ne changerais rien, même si j’aurais aimé tourner avec certains metteurs en scène ou avoir certains rôles. Il y a tellement de choses horribles qui se passent dans le monde que nous, les comédiens, on est vraiment privilégiés.

Trois adjectifs pour vous qualifier?

Fidèle, honnête et curieuse.

Un talent que vous n’aurez jamais?

Il y a plein de choses que je n’ai pas faites: réaliser un film, chanter un opéra, écrire un livre. Ce que j’aurais vraiment voulu faire, c’est chanter. Mais là non plus ce n’est pas une frustration, car on ne peut pas tout faire.

Un réalisateur que vous admirez?

J’aime beaucoup Ken Loach. Il m’avait proposé un film mais, malheureusement, au dernier moment le producteur a fait faillite. Un an plus tard, il m’a écrit pour me dire que le film se faisait finalement avec un producteur américain qui voulait dans le rôle Frances McDormand. Elle est tellement bonne que je ne pouvais pas être jalouse.

Une actrice que vous admirez?

Oh, il y en a beaucoup… Mais j’ai toujours aimé Meryl Streep, son talent lui sort par les pores.

Le rôle dont vous rêvez?

J’aimerais vraiment jouer dans un film comme ceux de Ken Loach, avec un message politique, où je serais pauvre et devrais me battre. J’en ai marre d’être bien habillée, avec des bijoux. J’aimerais être plus destroy, ne pas seulement être, mais vraiment jouer. Heureusement, il me reste des rôles de grand-mère… Surtout, je ne veux pas chercher à rajeunir.


Profil

1945 Naissance à Bâle.

1968 «Le Diable par la queue», de Philippe de Broca, avec qui elle aura un fils.

1972 «La Demoiselle d’Avignon», feuilleton télévisé qui lui offre une immense popularité.

1977 Sur le plateau de «Bobby Deerfield», de John Schlesinger, rencontre Al Pacino, avec qui elle aura une liaison de plusieurs années.

2006 «Fragile», de Laurent Nègre, premier film suisse, qui lui vaudra le Quartz du meilleur second rôle.

2021 Deuxième Quartz du meilleur second rôle pour «Petite Sœur», de Stéphanie Chuat et Véronique Reymond.