Des artistes de l’émotion réunis à Martigny

Exposition «Authentik Energie», au Manoir, rend floues les frontières culturelles

Il faudrait d’abord parcourir le Manoir sans information, juste rencontrer les œuvres. Se laisser imprégner, laisser aller l’imaginaire. Sans doute serait-on quelquefois surpris ensuite de découvrir quels artistes, quels lieux ont produit telle ou telle œuvre. Avec Authentik Energie, la commissaire d’exposition française Laurence d’Ist vise à déstabiliser et y réussit.

Les mains poudrées, terreuses, et piquées d’aiguilles, photographiées par Myriam Mihindou, contrastent avec ses tirages de négatifs, images spectrales de comédiens haïtiens en pleine action. Deux ensembles que l’artiste, qui vit à Paris, complète par un film sur le maquillage rituel de devins guérisseurs de son pays natal, le Gabon. Déjà, nous voilà écartelés en divers points de la planète et en même temps rassemblés dans une attention extrême au corps, à ceux que nous voyons, au nôtre.

Laurence d’Ist fait appel à nos émotions profondes. Les poupées de Petra, terriblement proches, semblent surveiller l’escalier et les corridors. Emberlificotées dans des colifichets, dans de vieilles cages ou des tuyaux, elles semblent les jouets malsains des cousins de l’enfant du Tambour (1979). Dans le film de Volker Schlöndorff, inspiré de Günter Grass, un garçonnet refuse de grandir à l’arrivée du nazisme. Or, Petra, qui vit en France, est née en 1941 à Berlin, et avec ses poupées elle maltraite bel et bien les démons de sa propre enfance.

Les grandes toiles épileptiques d’Astrid Dick pourraient portraiturer les poupées de Petra. Les deux artistes sont par ailleurs venues sur le tard, de façon autodidacte, à la création. Les peintures de Mario Benjamin sont étranges. Elles sont le miroir de nos humeurs. Dans ce tourbillon de jaune, de vert et de noir, par exemple, on peut voir un gros oisillon effarouché ou un être monstrueux, halluciné. Alors que sa série sur fond rouge impressionne par le mouvement qui les habite malgré l’aspect plus statique des coups de pinceaux.

Omar Ba, Sénégalais installé à Genève (il y est présent dans l’exposition Ici l’Afrique) , utilise un vocabulaire adopté depuis quelques années, fait de plumetis légers, blancs ou turquoise, qui habillent des éléments plus sombres. Peints sur des cartons, ce qui les rapproche de la sculpture, ses portraits et scènes dissimulent dans leur apparente douceur fragile les violences de l’Afrique contemporaine.

2000 ceps en feu

Un Dimanche à la campagne est un long objet de béton, entre barque et tombeau, signé par Olivier Estoppey. Le sculpteur vaudois, qu’on retrouve à Bex & Art, expose aussi une œuvre en deux dimensions, diptyque de 280 x 100 cm, vaste paysage qui invite au voyage du regard. A une Traversée , comme le dit son titre.

En quittant l’exposition, on ira encore voir, ou revoir, la Course au sac d’Olivier Estoppey, incongru spectacle de béton posé sur le parvis de l’église. Authentik Energie continue aussi sur la place Centrale avec quelques sculptures de Coskun. Mais ce sont celles qui, au Manoir, évoquent le loup et le chaperon rouge qui sont les plus impressionnantes par leur capacité à évoquer les légendes sylvestres.

L’artiste, né en Turquie en 1950, installé à Paris, a aussi créé une pièce nourrie de culture valaisanne, une main de dix mètres dressée à l’extérieur du Manoir, composée de 2000 ceps de vigne. Cinq doigts, comme cinq continents, clin d’œil au festival des cultures du monde auquel Martigny renonce en 2014 pour des raisons budgétaires. Prémice aux feux de la Saint-Jean, cette Authentik Burning Hand brûlera dimanche 15 juin au soir, après un week-end festif.

Authentik Energie au Manoir de la Ville de Martigny, jusqu’au 15 juin. www.manoir-martigny.ch