Exposition

Martin Parr, photographe: «Evian est resté coincé dans les années 1950 ou 1960»

Invité en résidence au bord du Léman, Martin Parr expose ses clichés au Palais Lumière

 C’est généralement à Arles, durant les Rencontres photographiques, que les Français peuvent croiser Martin Parr, en short. Jeudi, il était à Evian, en pantalon. Le Britannique a traversé la Manche pour l’inauguration d’une double-exposition au Palais Lumière: «Life’s a Beach» et «Evian sous l’œil de Martin Parr».

La première recense les clichés balnéaires récoltés aux coins du globe par le photographe, des années 1980 à aujourd’hui. On y croise une vache sacrée foulant le sable de Goa, un bodyboard décoré d’un dauphin posé sur un rivage slovène à côté d’une femme emmitouflée dans une serviette aux motifs jungle, un dos velu à Benidorm, une fausse plage nippone. Du tourisme de masse et une concentration rare de mauvais goût.

La deuxième partie résulte d’une résidence à Evian fin juillet. Invité par la ville et le Palais Lumière, le photographe de l’agence Magnum a eu une semaine pour croquer la voisine de palier de Lausanne. En une trentaine de clichés affichés tels de grands posters, le Britannique se penche sur des lieux emblématiques comme les bords du lac, le marché du vendredi, l’usine d’embouteillage Evian ou les bains thermaux. Il tire le portrait d’une auto-stoppeuse, d’un ouvrier et d’une maraîchère. Montre les employés de l’hôtellerie locale tendre un oreiller ou dépoussiérer un fauteuil… posé à même le couvre-lit. S’attarde sur les autochtones et les touristes remplissant leurs bouteilles à la source bienfaitrice. Ses images d’un salon de toilettage pour chien côtoient celle d’un salon de coiffure, et toutes les crinières se confondent. Comme toujours, le regard est acéré, tantôt tendre et tantôt sans concession. Certaines photographies sont formidables, d’autres ont pour seul mérite de pointer un moment facétieux. Interview.

– Comment avez-vous travaillé pour cette résidence?

– J’avais une assistante, c’est obligatoire sur une période aussi courte. Elle a repéré les lieux avant que je n’arrive. Je souhaitais des endroits publics, évidents, tels le  marché, le jardin botanique, la promenade ou la piscine. Je tenais absolument à visiter l’usine d’embouteillage Evian. A partir de là, je me suis rendu sur ces lieux encore et encore, jusqu’à parvenir à la bonne image.

– Prenez-vous beaucoup de photographies?

– Oui, j’en prends énormément, dont beaucoup de mauvaises.

– Qu’est-ce qui attire votre œil?

– Il faut qu’il y ait une histoire, que la photographie raconte quelque chose. C’est difficile à expliquer; je suis photographe, je n’ai pas un discours articulé!

– Que retenez-vous d’Evian?

– Cette ville est une survivance de la Belle Epoque, elle est old fashion. En tant que photographe documentaire, j’ai la responsabilité de photographier le présent, mais j’étais attiré par tous ces détails d’un autre temps, comme cette femme déambulant en ombrelle sur la promenade tous les jours vers 17h.  Je comprends pourquoi les gens viennent ici en vacances: ils boivent de l’eau et ils ont le sentiment d’avoir rajeuni! Evian est resté coincé dans les années 1950 ou 1960. J’ai été fasciné également par le nombre de personnes qui arpentent la promenade du matin au soir, dont beaucoup de musulmans avec des femmes voilées.

– Avez-vous pris le bateau pour vous rendre en Suisse?

– La Suisse est un très beau pays mais j’ai juste fait l’aller-retour en bateau. Je ne suis pas resté, car ce n’était pas le sujet.

– Pourquoi cet attrait pour les bords de mer et les plages?

– J’ai toujours raffolé des plages. Il y en a beaucoup en Grande-Bretagne et j’y allais enfant avec mes parents. C’est difficile à expliquer, mais c’est une question de couleurs, de lumière. C’est un endroit bourdonnant et divertissant. Je ne m’intéresse aux plages qu’en été car je les veux remplies de monde. Je veux photographier des gens détendus; on se définit par la manière dont on se relaxe.

– Vous avez photographié des plages au Mexique, en Grande-Bretagne, en Chine. Toutes les plages du monde sont-elles comparables?

 – Non évidemment. Les gens sont beaucoup plus serrés en Amérique du Sud, en Inde, tout se vend sur la plage…

– Est-il devenu plus compliqué de photographier dans la rue ou sur la plage?

– Oui, certaines personnes disent non. Cela m’est arrivé dans le bateau entre Evian et la Suisse en particulier. Le problème se pose en France beaucoup plus qu'ailleurs. Du fait de la loi sur le droit à l’image, les gens pensent pouvoir se faire de l’argent.

– Demandez-vous l’autorisation avant de prendre une photographie?  

– Je ne demande pas la permission, sauf s’il s’agit d’un portrait posé.

– Vos images sont parfois cruelles, lorsque vous pointez une personne dotée de nombreux bourrelets ou une autre au look discutable. Qu’en pensez-vous?

– Les gens croient ce qu’ils veulent mais je ne suis pas d’accord. Je réfléchis seulement à faire la bonne image, pas plus que cela. Cela reviendrait-il à dire que l’on ne doit pas photographier les personnes fortes?

– Evidemment non. Sur quoi travaillez-vous actuellement?

– J’ai été mandaté par l’université d’Oxford et la ville de Londres pour des explorations photographiques. Je vais documenter les lieux, les tenues etc.

Life’s beach et Evian sous l’œil de Martin Parr, au Palais Lumière, à Evian, jusqu’au 10 janvier 2016. www.ville-evian.fr

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