Portrait

Martin Zimmermann, athlète burlesque

L’acrobate et clown zurichois subjugue les scènes du monde entier. Avec «Hallo», il se confesse en morceaux poético-stupéfiants jusqu’à dimanche au Théâtre de Carouge. Paroles d’un artiste beau comme Buster Keaton

«Pou-ic, pou-ic…» Ecoutez bien cette semelle, elle prend ses aises, elle colle, elle ruse. Son élégie ouvre le solo merveilleusement fugueur de Martin Zimmermann. L’acrobate, clown et danseur zurichois range sa vie, son enfance, son âme dans une boîte à prodiges. C’est sa joie de lunaire, son désordre méthodique. Avec «Hallo», il se raconte en morceaux sépia et burlesques, façon Buster Keaton. Il perd sa drôle de tête, la retrouve, disparaît dans une trappe de fakir, revient en geyser à la lumière.

Mais vous le rattrapez à la seconde, Martin Zimmermann, dans le foyer du Théâtre de Carouge, où sa fugue est reine depuis mardi – jusqu’à dimanche. Il vous salue d’un «hallo» camarade. A sa place, vous auriez peut-être plastronné. Son solo n’enflamme-t-il pas depuis deux ans les foules, au prestigieux BAM de New York comme au Théâtre de la Ville à Paris, à Barcelone comme au Théâtre de Vidy, où il voyait le jour à l’automne 2014? N’est-il pas l’artiste suisse de la scène qui tourne le plus à l’étranger? Ça vous pose votre funambule.

Ses spectacles? Des jeux de construction

Seulement voilà, Martin Zimmermann est fait d’une étoffe tourmentée, comme s’il n’était jamais sûr de pouvoir reproduire le miracle du soir. Peu de vanité dans ce long corps-là. Mais une humilité qui prospère dans une silhouette maigrissime, comme jadis dans les champs de son Wildberg natal, entre deux collines zurichoises. Son «Hallo», cubiste et excentrique, vient aussi de là-bas, d’un village où il fait vœu de rester enfant plus longtemps que les autres. Chez les Zimmermann, on bosse, on gagne peu, on ne se plaint pas. Mais les parents couvent leur fils et leur fille, stricts et aimants à la fois.


Pourquoi ce «Hallo»-là? Parce que c’est une charnière, raconte Martin Zimmermann, après quinze ans de succès avec son complice musicien Dimitri de Perrot, quinze ans à démonter les mythologies helvétiques, les engrenages capitalistes, le tout d’un pied voltigeur. «J’ai bientôt 47 ans, et je me suis demandé à quoi allaient ressembler les vingt prochaines années. J’ai voulu revenir à moi-même, tenter de savoir qui je suis, même si on n’y arrive jamais, projeter des figures qui sont autant d’émanations de moi.»

Décorateur de vitrines dans une première vie

Les grands burlesques font d’une chute la possibilité d’une métaphysique. Sur scène, les portes battent en fantômes, les façades bringuebalent, les trappes chinoisent. «Hallo» est à l’image de toutes ses pièces: un jeu de Meccano, avec papier collant, vis, ressorts, comme le tribut d’une première vie. A 16 ans, Martin obéit à l’injonction paternelle: «Fais ton apprentissage dans la grande ville, à Zurich.» Il apprend le métier de décorateur de vitrines, chez Jelmoli, une référence. «J’étais dans un rapport imaginaire à la vie et je me suis retrouvé avec un maître très dur. Nous enchaînions la menuiserie, le métal, le graphisme, etc. Un décorateur doit savoir tout faire. Cet apprentissage s’est avéré génial.»

Un mage comme parrain

La vitrine est une scène, mais elle ne suffit pas à Martin qui rêve d’une piste comme celle du Cirque Knie de ses 10 ans. Il jongle alors déjà. Un maître de la balle à la retraite lui donne des cours. «Il m’a accueilli dans sa maison pleine de petits chiens et d’oiseaux et il m’a dit très vite que je devrais plutôt être clown.» Il n’oubliera pas le conseil. Il ne parle pas un mot de français, mais à 20 ans il ne jure que par l’école de cirque de Châlons-en-Champagne. Ses maîtres sont des enchanteurs patentés. Sylvie Germain d’abord, clown sous le nom d’Arletti. Joseph Nadj ensuite, mage taiseux qui aime voir ses interprètes grimper aux cieux chapeautés comme des personnages de Kafka. Il est sur orbite, bientôt au nirvana, quand il rencontre Eugénie Rebetez, jeune danseuse aux mille et une nuits timbrées. C’est avec elle qu’il vit à Zurich, avec elle qu’il fomente d’impossibles voltiges, avec elle qu’il luge l’hiver, avec elle surtout qu’il choie Jules, leur bébé de 6 mois.

Comment travaille-t-il ses songes, Martin? Son «Hallo», il l’a d’abord dessiné, puis maquetté. Ingo Groher, «un génie de la construction», a lesté le désir. Il s’est aussi allongé sur le divan de la psychanalyste Sabine Geistlich, comme souvent depuis sept ans. «Elle m’aide à mettre des mots sur ce que j’élabore sur scène. Après chaque séance, je reviens avec des phrases qui nourrissent ma création. Elle-même ne vient jamais pendant le processus, sauf à la fin où elle peut encore apporter son éclairage. C’est ma dramaturge.» Dans l’ombre aussi, Eugénie Rebetez veille, comme toujours, sur les tours de son compagnon.

«La décoration, tout est dans ce mot», affirmait un jour ce dandy de Stéphane Mallarmé. «Le décor, tout est dans ce mot», pourrait paraphraser Martin Zimmermann. «Je suis comme à la maison au milieu de mes objets qui sont pour moi des êtres vivants. Le décor m’enveloppe et me libère, parce que j’ai très peur avant d’entrer en scène.» Pour «trouver les tuyaux» qui permettent d’exorciser la frousse, il pense aux êtres qu’il aime, à Jules, à Eugénie, au pas de sa mère qui, dans la maison familiale, faisait justement «pou-ic, pou-ic». C’est en reproduisant le bruit de son enfance, en ouverture d'«Hallo», qu’il accède à cette sincérité qui est sa distinction.

Dans les marges, des fugues cavalières

Est-ce la charpente dure au mal? Sa grâce d’entêté? Ses yeux d’écarquillé qui disent mieux que la bouche? Martin Zimmermann paraît sortir du «Grand Cahier» d’Agota Kristof, cette histoire de jumeaux qui s’arc-boutent en porc-épic dans un pays en guerre. «Hallo» est la fin d’un chapitre. «Mon corps vieillit, «Hallo» veut dire aussi au revoir.» Le grand cahier de Martin est fait de marges cavalières. D’autres fugues s’y écriront. Ainsi marchent les décorateurs d’âme. Ils font «pou-ic, pou-ic» et puis s’envolent.


Profil

1970 Il naît à Winterthour, puis grandit dans le village de Wildberg.

1999 Il signe avec Gregor Metzger et Dimitri de Perrot «Gopf», prodige d’humour noir encensé qui lance sa carrière.

2007 Il rencontre la danseuse Eugénie Rebetez. Ils sont aujourd’hui les parents d’un petit Jules de 6 mois.

2014 Il crée «Hallo», son premier solo au Théâtre 
de Vidy. Depuis, il tourne à travers le monde.


«Hallo», Théâtre de Carouge (GE), jusqu’au di 30 avril; relâche ve; rens. www.tcag.ch 

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