Roman

Mary Costello, une vie de femme

«Academy Street» est le premier roman de l’Irlandaise. Un texte juste et poignant, qui semble touché par la grâce

Tess, la ténacité bouleversante d’une héroïne silencieuse

«Academy Street» est le premier roman de l’Irlandaise Mary Costello. Un texte juste et poignant, qui semble touché par la grâce

Genre: Roman
Qui ? Mary Costello
Titre: Academy Street
Trad. de l’anglais (Irlande)par Madeleine Nasalik
Chez qui ? Seuil, 190 p.

Un moment de grâce. La poignante confession d’un cœur simple. Un récit nimbé d’une lumière fragile, délicate, sans cesse menacée à cause des multiples murailles qu’il va falloir abattre. De quoi justifier ces mots de Camus, placés en exergue: «Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible.»

Cet été et cet hiver, les deux saisons de l’âme, les voici réunis sous la plume de Mary Costello, une Irlandaise dont on ne sait rien. Sinon qu’elle est originaire de Galway, qu’elle vit à Dublin, qu’elle est l’auteure d’un recueil de nouvelles non traduites, et qu’elle a reçu l’Irish Book of the Year Award 2014 pour cet Academy Street. Un premier roman où l’on découvre l’histoire d’une femme sans histoire, une de ces anonymes silencieuses qui deviendra un trésor d’humanité sous le regard si généreux de Mary Costello.

Une ombre

Nous sommes au mitan des années 1940, à Easterfield House, une solide bâtisse nichée dans la campagne irlandaise. C’est dans ce havre de verdure que grandit Tess Lohan, une petite fée sortie d’un conte bucolique. Mais, ce jour-là, alors qu’elle vient de fêter ses sept ans, elle devine qu’il se passe quelque chose d’anormal. On a allumé des bougies sur la cheminée, les voisins se sont précipités dans le vestibule, ils ont commencé à réciter leur rosaire à l’étage, et puis, soudain, au pied de l’escalier, Tess aperçoit un cercueil porté par quatre hommes.

Pétrifiée, elle comprend enfin: c’est sa mère qu’ils emportent, une mère qui luttait farouchement contre la tuberculose. A tout jamais brisée, Tess ne cessera plus de revivre cette scène cauchemardesque, un effroyable défi à surmonter afin de conjurer cette mort qui «rôdait avec un bruit de ferraille» dans le pesant silence d’Easterfield House.

Un adieu à une mère tant aimée, un adieu à l’innocence et à sa propre enfance, c’est avec ce double manque que Tess devra apprendre à vivre, désormais, en compagnie d’un père trop sévère qui s’est barricadé dans le mutisme. A l’école du village, elle n’est plus qu’une ombre, puis il y aura les odeurs de cire et de solitude du pensionnat, le départ de sa sœur Claire pour l’Amérique – autre absence douloureuse – et, aux confins de l’Irlande, cet hôpital où elle fera des études d’infirmière.

Sans amies, sans amours, loin de ce père qu’elle retrouvera, un jour, pour quelques instants d’une infinie tendresse – le temps de lui couper les cheveux, tout simplement, penchée sur lui sans dire un mot, mais en partageant le même chagrin à cause de «tout ce qui avait été perdu».

Une femme aux abois

C’est une femme aux abois que met en scène la romancière. Une femme qui, malgré tout, ne lâchera jamais prise. Et qui trouvera ses forces au cœur même de l’épreuve. Il lui faudra un courage énorme, à la fin de l’été 1962, pour accepter de rompre avec sa terre natale et, un billet de cinquante livres en poche, pour s’embarquer vers l’Amérique où l’attend sa sœur.

Au Presbyterian Hospital de New York, elle trouve un emploi d’infirmière et se réfugie dans la routine du travail en essayant de s’acclimater à son sort d’immigrée, avant de vivre une nuit d’amour fou avec David, qui l’abandonne aussitôt.

Nouvel adieu, nouveau brasier. «Elle s’offrait à lui, et en même temps à quelque chose de plus vaste. A son réveil, il n’était plus là», écrit Mary Costello, qui raconte dans quel dénuement affectif Tess donnera naissance au petit Theo, l’enfant de David, sans jamais cesser d’espérer son retour.

Pour elle, une autre histoire commence, celle d’une fille-mère égarée sur une terre étrangère. Dans son modeste logement d’Academy Street, elle bataille dur pour élever Theo, qui finira par lui «verrouiller son cœur» parce qu’il la rend responsable de l’absence de son père.

Ballade irlandaise

Encore un échec. Tess restera-t-elle une éternelle exilée du bonheur, un être condamné au renoncement, toujours et toujours, face à la mort, face à la solitude, face à l’abandon? Son refuge, elle le trouvera auprès de confidents silencieux, les auteurs qu’elle déniche dans les bibliothèques ou dans les bacs des librairies new-yorkaises. «Ce à quoi elle avait toujours espéré – connaître la beauté, l’amour ou le sacré –, elle le découvrait dans les livres en se dérobant à la laideur et à la vulgarité» écrit Mary Costello qui, avec une compassion merveilleuse, ne cessera de tenir la main de son héroïne, une femme constamment vulnérable, déchirée par l’épreuve mais jamais vaincue, parce que la grâce l’habite.

Dénuée de tout pathos malgré l’émotion qui la submerge, cette ballade irlandaise sonne juste, à force de pudeur et de sobriété. Pour ses premiers pas en littérature, Mary Costello nous comble. On en reparlera, c’est sûr.

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Mary Costello

«Academy Street»

«Il n’y avait pas d’Eden. Rien que du temps, et des tâches allégées par le souvenir de l’amour, et des jours comme tous les autres où elle mettrait un pied devant l’autre en poursuivant sa route, obéissant au destin»
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