Frankenstein

Mary Shelley, mère de la science-fiction

Fille du philosophe William Godwin, femme du poète romantique Shelley, l’auteure de «Frankenstein» s’est émancipée de ces figures tutélaires masculines pour mener une œuvre féministe et progressiste

L’imaginaire collectif se plaît à considérer Mary Shelley comme une ingénue de 19 ans qui, un soir d’orage de l’année sans été, sous influence du pernicieux Lord Byron, a découvert en elle un gouffre de noirceur auquel elle a puisé l’inspiration de Frankenstein ou le Prométhée moderne, dernier roman gothique et premier roman de science-fiction. Cette image, que le cinéma véhicule dans un film comme Gothic, de Ken Russel (1986), avec Natasha Richardson, ne résiste pas à l’épreuve des faits. En 1816, la jeune Mary a déjà donné naissance à deux enfants, dont l’un est décédé.

Mary Shelley a le tort d’avoir eu du succès dans un genre considéré comme mineur, d’avoir été l’épouse de Percy Bysshe Shelley, le plus lyrique des poètes romantiques anglais. Et simplement d’être une femme. The Oxford Anthology of English Literature (1973) ne la mentionne pas. En 1818, certains critiques regrettent qu’en écrivant Frankenstein, la jeune écrivaine ait oublié «la douceur inhérente à son sexe». En 1945, l’éditeur d’un recueil de lettres relève en avant-propos que cette publication n’est pas justifiée par «la qualité des lettres de Mary Shelley ou par son importance en tant qu’écrivain. C’est comme épouse de Percy Bysshe Shelley qu’elle attise notre intérêt».

Bien davantage qu’une «femme de…», l’auteure de Frankenstein et exécutrice testamentaire du poète est une femme émancipée et engagée. Au cours d’une vie brève et marquée par le deuil, elle a publié six romans et un récit de voyage défendant tous des points de vue éthiques et politiques.

Les spectres du Vieux marin

Mary Shelley est la fille de deux grands intellectuels rebelles, William Godwin, philosophe déterministe, romancier, précurseur de la pensée anarchiste, et Mary Wollstonecraft, femme de lettres, pionnière du féminisme, auteure d’un pamphlet contre le système patriarcal, Défense des droits de la femme. Ce couple anticonformiste ne vit pas sous le même toit. Mary Wollstonecraft meurt quelques jours après la naissance de sa fille. Un voisin médecin observe chez la nouveau-née les signes d’une intelligence supérieure. La fillette grandit auprès des enfants de sa belle-mère dans une maison fréquentée par l’intelligentsia progressiste. Elle est marquée par une lecture que Coleridge fait de sa «Complainte du Vieux Marin», dont les spectres la hantent longtemps.

C’est aussi dans le salon de son père qu’elle rencontre Percy Bysshe Shelley, disciple de Godwin. Les deux amoureux prennent la poudre d’escampette, voyagent en Europe, poursuivis par les créanciers et l’ombre de la première femme de Shelley, qui s'est suicidée. En Italie, le décès de deux enfants, Carla et William, plongent Mary dans la mélancolie. «Ma chère Mary, pourquoi t’en es-tu allée, Et dans ce triste monde m’as-tu laissé ?», versifie Shelley avant de disparaître en mer.

La fin du monde, déjà

De retour en Angleterre, Mary Shelley publie un premier roman historique, Valperga, ou La Vie et les aventures de Castruccio, prince de Lucques, qui relate la geste d’un condottière du XIVe siècle, Castruccio Castracani degli Antelminelli, à travers le témoignage de deux personnages fictifs, deux femme, Beatrice et Euthanasia.

Si, en substituant une proposition scientifique au surnaturel, Mary Shelley a posé dans Frankenstein les bases de la science-fiction, avec Le Dernier homme, elle anticipe le courant post-cataclysmique, très prisé de nos jours et dont La Route, de Cormac McCarthy, constitue un parfait exemple. Ecrite après la mort de Shelley – comme un antidote à la solitude? -, cette prophétie apocalyptique s’attache aux pas de Lionel Verney qui, vers la fin du 21e siècle, est l’unique survivant de l’effroyable peste qui décima l’humanité. Seul témoin d’une destinée humaine vouée à l’autodestruction et à l’extinction, il erre parmi les ruines de la civilisation, regrettant l’époque où «tout était harmonie et l’Angleterre au centre du monde».

Mary Shelley renoue avec le roman historique dans The Fortunes of Perkin Warbeck, consacré à Richard, duc de York, qui se fit passer pour un des deux princes emprisonnées par Richard III, héritier légitime du trône.

La malédiction de Matilda

Lodore et Falkner, A Novel sont deux «contes du temps présent» à coloration autobiographique et à vocation féministe. Ces romans psychologiques se concentrent sur la relation ambiguë d’un père et d’une fille orpheline. Ainsi, Elisabeth Raby, se recueille tous les jours sur la tombe de sa mère; c’est là qu’elle rencontre Falkner, une figure paternelle byronienne, à la fois noble et tourmentée.

En 1819, Mary Shelley écrit Matilda. Ce roman n’a été publié qu’en… 1959! Il raconte le suicide d’un père qui a confessé ses désirs incestueux et ce qui s’ensuit, la mélancolie de la fille et son envie de mort… Mary envoie le manuscrit à William Godwin. Celui-ci estime l’histoire «dégoûtante et détestable». Il aurait décidé de ne pas soumettre le texte à un éditeur et n’aurait jamais rendu le manuscrit à sa fille. Pas facile d’être enfant de star… Les relations entre le brillant philosophe et sa fille surdouée ne sont pas excellentes. Il se sent trahi par Shelley qui a cessé de le soutenir financièrement. Et lorsque Mary, après la mort de son mari, sombre dans la dépression, il a des mots extrêmement durs. Dans une lettre sévère, il lui dénie tout droit à la mélancolie, cette «faiblesse indigne», et rappelle qu’il y a deux catégories de gens, «ceux qui comptent sur les autres et ceux qui sont qualifiés pour soutenir les autres».

Selon les biographies romantiques et victoriennes, Mary Shelley aurait sacrifié son œuvre pour soutenir son mari puis, après sa disparition, le faire publier. Dès les années 70, les exégèses font émerger une écrivaine à part entière, dégagée de l’ombre du génial poète. Aujourd’hui, quelques érudits anglophones dégustent les vers sublimes de Shelley. Mary, elle, a planté le germe de la science-fiction, amorcé les études genres et engendré un mythe universel.


La biographie de Mary Shelley

1797 Naissance de Mary Wollstonecraft Godwin Shelley, le 30  août, à Somers Town. Fille du philosophe radical William Godwin et de l’écrivaine et féministe Mary Wollstonecraft, qui meurt dix jours après.

1801 William Godwin se remarie avec une veuve, Mary Jane Clairmont, mère de deux enfants, Charles et Jane, connue sous le nom de Claire Clairmont.

1812 Première rencontre avec Percy Bysshe Shelley

1814 Voyage en France et en Suisse avec Shelley et Claire Clairmont.

1815 Mary donne naissance à une fille prématurée qui ne survit que deux semaines.

1816 Naissance d’un fils, William. En mai, le couple Shelley part à Genève où Byron attend Claire Clairmont, sa maîtresse. Rédaction de Frankenstein. Epouse Shelley à Londres, en décembre.

1817 Naissance de sa fille Clara

1818 Départ pour l’Italie. Publication de Frankenstein ou le Prométhée moderne. Clara décède à Venise.

1819 William décède à Rome. En décembre, naissance de Percy Florence, le seul enfant qui ait survécu. Rédige Matilda.

1822 Percy Bysshe Shelley meurt dans un naufrage au large de La Spezia. En septembre, Mary rejoint Byron à Gênes.

1823 Publication de Valperga, ou La Vie et les aventures de Castruccio, prince de Lucques. Retour à Londres.

1824 Publication des Poèmes posthumes de Shelley.

1826 Le Dernier Homme (The Last Man)

1827 The Fortunes of Perkin Warbeck

1835 Lodore

1837 Falkner, A Novel

1844 Errances en Allemagne et en Italie en 1840, 1842 et 1843

1851 Mary Shelley meurt à Londres, le 1er février


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