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Quand Mary Shelley tentait d’apprivoiser le «vautour» du chagrin

Voici un «livre voué à la nuit», un journal de deuil émouvant et beau dans lequel Mary Shelley, veuve avant 25 ans, mère de trois enfants disparus, tente de desserrer l’étreinte de la tristesse et de la société anglaise

Dans Un monde flamboyant, son dernier grand roman, Siri Hustvedt fait le portrait d’Harry, une plasticienne qui tente de se tailler une vie à coups de pinceau et de burin, aux côtés d’un mari très célèbre. Dans ce long récit reviennent à plusieurs reprises des références à Mary Shelley (1797-1851). La femme du grand poète romantique anglais qui, à l’âge de 19 ans, enfanta une créature mythique dont la fascination perdure aujourd’hui encore, en écrivant Frankenstein au bord du lac Léman.

Un «livre voué à la nuit»

Pour Harry, pour Siri Hustvedt peut-être, et pour Mary Shelley, la question qui se pose est: comment exister en tant qu’artiste et femme dans un monde où l’époux compte plus que l’épouse? Qu’un siècle les sépare change, il est vrai, quelques données du problème. Mais le fond, s’agissant de créatrices puissantes, n’est guère différent.

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Voilà pourquoi la parution récente aux Editions Finitude de Que les étoiles contemplent mes larmes. Journal d’affliction de Mary Shelley est si poignante. Dans ce carnet de maux et de soupirs, traduit et présenté par Constance Lacroix, dans ce «livre voué à la nuit» consacré aux états d’âme les plus noirs et les plus intimes de cette femme de lettres, condamnée au deuil incroyablement jeune et qui tente de surmonter l’intense chagrin que lui cause la disparition de son époux. «Feuille vierge, écrit Mary Shelley en ouverture de son carnet, veux-tu te faire ma confidente? Je me fierai pleinement à toi, car nul œil ne verra ce que j’écris. Cependant, saurai-je exprimer ce que je ressens?»

L’étau des serres

Les plus belles pages, les plus saisissantes aussi de ce journal, sont les premières. Mary est saisie par le deuil intense, total, qui la secoue et la décompose. Sous la plume d’une auteure romantique comme elle, la souffrance prend une ample dimension lyrique: «Quand le vautour de mon chagrin s’endort un instant sur sa proie, sans que se relâche jamais l’étau de ses serres cependant, je glisse dans une léthargie plus terrible encore que le désespoir.»

La première tâche de Mary est de traverser le désert de l’absence et du vide; de retrouver, sinon le goût, du moins la force de vivre. Le poète romantique Percy Shelley, cet «esprit radieux», magnifié et pacifié par la mort, avec qui Mary continuera un dialogue imaginaire, s’est noyé en Italie en 1822. «Parfois, je me figure qu’il s’en est allé habiter cette lune pareille à un esquif qu’il affectionnait tant.» Mary n’a pas encore 25 ans, mais elle a déjà perdu, outre son mari, trois de ses enfants: une petite fille née prématurément en 1815, puis la petite Clara, qui meurt en 1818 à l’âge de 1 an, et enfin William, qui s’éteint l’année suivante à l’âge de 3 ans. Des quatre enfants qu’elle a eus avec le poète romantique, seul Percy Florence Shelley, né en 1819, a survécu. Le petit garçon est tout ce qui demeure de sa vie antérieure et, répète-t-elle à l’envi, sa seule raison de vivre.

Alpha et oméga

Mary Shelley ne fait pas que pleurer dans ces pages, même si, dit-elle, la «souffrance est mon alpha et mon oméga». Elle tente aussi, en témoigne ce carnet des humeurs noires, sombres ou tristes qu’elle tiendra par intermittence jusqu’à sa mort en 1851, de se réinventer une vie. Elle mène une existence d’abord modeste et tourmentée, en Italie où «le fleuve de mes jours s’accoutume peu à peu à son nouveau cours». Elle y vit quelques mois recluse avec son enfant, dans un quotidien seulement troublé par quelques visiteurs inopportuns, d’anciens amis du couple qui viennent envahir son deuil jusque dans ce Sud dont la beauté la console un peu.

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De retour en Angleterre, grâce à la générosité notamment de Byron – «Abe» pour ses amis –, elle vivra ballottée entre divers logements, entre Londres et la campagne. Sa vie, à mesure que les années passent, devient plus amère, même si quelques joies viennent encore, au fil des ans, illuminer ses jours, même si elle ressent de nouveau quelques élans amoureux, pourtant sans lendemain. Elle ne cessera pas d’écrire, de venir au secours d’autres femmes qu’elle recueille, tentera sans succès de recréer une petite société littéraire autour d’elle, retrouvera un peu d’espoir, des moments d’apaisement dans de nouveaux voyages vers le Sud.

Lâchée par les siens et la bonne société

La tâche n’est pas aisée pour cette femme qui vit de sa plume, qui touche quelques aides d’amis ou de parents. La famille de Shelley, noble et fortunée, ne veut pas entendre parler de Mary et de son fils. En ce milieu du XIXe siècle en Angleterre règne une société paternaliste et prompte à crier au scandale, qui ne prise guère la pauvreté et qui ne pardonne pas les «erreurs» de jeunesse. Même le père de Mary, partisan des idées libérales, philosophe et anarchiste, n’avait pas approuvé en son temps la fuite de sa fille avec un homme encore marié.

La bonne société ne le lui pardonne pas non plus – même si elle a fini par épouser le poète – et la tient pour l’héritière des idées provocatrices que professaient Shelley et ses amis. Quant aux admirateurs de ce dernier, ils lui reprochent trop souvent de n’être pas digne de l’héritage de son mari. Une ancienne amante de celui-ci prétendra même lui ravir sa place de femme aimée du poète.

Intense curiosité du monde

Certes, ce journal d’affliction n’éclaire que le pan le plus sombre de la vie de Mary Shelley. Il ne suffit pas pour plonger vraiment dans son histoire ou son travail. Mais son caractère secret, intime touche, de même que le contraste entre la folle vie d’avant la disparition de Shelley et celle qu’elle mènera par la suite: «J’ai vécu. Extase, allégresse, plénitude, j’ai connu toutes les multiples et changeantes nuances de la joie. Tout s’est évanoui et ma vie est telle une rivière qui court au milieu d’un désert…»

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Emouvants aussi, ces passages où elle écrit en italien ou en français de fantaisie. Mary adopte une autre langue pour dire ses élans et ce dialogue avec soi-même aux couleurs changeantes dit à la fois sa solitude, sa sensibilité et son intense curiosité du monde.

Lucioles

Et puis, il y a ces échappées vers le bonheur pur que lui procure, soudain, le spectacle de la nature: «Les chemins sont emplis de lucioles qui filent entre les troncs d’arbres et peuplent la contrée d’étoiles terrestres. Je suis passée parmi elle ce soir en descendant le sentier qui mène à la mer.» Si, de retour à Londres, elle se plaint – «Je suis prisonnière d’une cité lugubre où je ne vois ni champs, ni collines, ni arbres, ni ciel» –, les «transports d’une enivrante contemplation» reviennent de proche en proche: «Que cette nuit est donc divine! Je reviens à l’instant de Kentish Town. Une lueur diffuse et apaisée baigne le ciel limpide. […] Pour peu que ce temps persiste, je retrouverai le pouvoir d’écrire.»


Mary Shelley, «Que les étoiles contemplent mes larmes. Journal d’affliction», trad. de l’anglais et présenté par Constance Lacroix, Finitude, 264 p. 

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