Masada dans un théâtre romain. Le paradoxe n'aura sans doute pas échappé à John Zorn qui créait, il y a dix ans, au plus fort de son mouvement Radical Jewish Culture, un carré musical dédié entier à cette forteresse hébraïque en lutte contre l'envahisseur romain. De toute manière, il leur tourne le dos aux courbes antiques, aux gradins minéraux et au public qui y siège ce samedi de Jazz à Vienne finissant. Sur un tabouret de bar qui menace de vaciller, le saxophoniste new-yorkais transmet à ses troupes entraînées des tactiques de dernière minute.

Et quelles troupes. La version électrique de Masada, déjà compilée sur le label Tzadik en version anniversaire, ne se contente pas de mercenaires sur le déclin ou de hallebardiers mal chaussés. Pour tout dire, il y a là Marc Ribot, guitariste dont la face patibulaire suffirait déjà à faire fuir le plus vaillant contradicteur. Mais aussi Jamie Saft, clavier ajusté comme une batterie de combat. Cyro Baptista, dont le gros gong, les tuyaux plastifiés, les appeaux tropicaux et le racloir de poitrine constituent l'attirail belliqueux. Et puis, forcément, Zorn en personne, muni de son sempiternel treillis noir blanc. Faux camouflage, vrai signe identitaire d'un joueur de codes.

En trois manœuvres, l'affaire est entendue. Ce que le Masada acoustique avait fait – translation du quartette d'Ornette Coleman dans le champ séfarade –, l'Electric Masada le flambe. Les thèmes sinueux, jalons rincés d'un groupe parmi les plus influents de la scène improvisée contemporaine, sont ici passés à tabac, roués d'à-coups. Ribot se plante sur la pédale de distorsion, Saft dévisse son Fender Rhodes. Et Kenny Wollesen, batteur plutôt rigolard quand il se prend les pieds dans le jazz au sein de Sex Mob, attaque des solos dont les bastonneurs de rock metal ne rêvent même plus.

Dans ce concert bref (une heure, service compris), Zorn ne cesse d'émettre des signes cabalistiques. Des repères gesticulés dont il use depuis toujours pour ses pièces orchestrales. Dans ce Masada magnétisé, dont la férocité n'est pas le seul argument, le saxophoniste parvient à souder les deux mondes qu'il fréquente depuis vingt-cinq ans. Celui de l'écriture spontanée et celui de la folie articulée. Acmé.