Le goût de la France. En ce jeudi de novembre, il y a de la joie devant le studio Charles Trenet. C’était avant qu’on ne parle d’une génération Bataclan, avant qu’un commando d’insensés ne mitraille une jeunesse française, avant que François Hollande ne déclare l’état d’urgence. Ce soir d’avant, on se sent élu dans le hall pharaonique de Radio France, on rallie une tribu ancienne, un cercle où jouter c’est toujours un peu jouir, où on érige un film, un livre ou une pièce en cause planétaire, où on se prend pour Cyrano ou Boileau, où on affûte ses formules comme autant de fléchettes dans le ventre mous des suffisances. Le Masque et la plume, cette tribune de critiques fauves, a soixante ans cet automne. Et le spectacle, car c’en est un, continue de se jouer à guichets fermés chaque jeudi - jour de l’enregistrement- sous l’égide amusée de l’écrivain et journaliste Jérôme Garcin.

Ecouter ici des extraits du «Masque»


Il y a de la légende sous le Masque. Et comme une grâce, celle d’une ardeur qui ne passe pas, qui métamorphose un vétéran des salles en soupirant du premier balcon. Pouvoir du micro. Les chiffres sont éloquents: entre 600 et 800 000 mille auditeurs se laissent étourdir chaque dimanche à 20h05 par la mutine Fileuse de Felix Mendelsohnn; entre 300 et 400 mille podcastent la joute pendant la semaine. Ces audiences, c’est Jérôme Garcin qui les fournit après l’émission. Dans son bureau de L’Obs, il raconte cette centaine de mails qui tombe chaque heure dans la boîte de l’émission dès lundi, ces deux à trois mille messages qui constituent son butin à la fin de la semaine, missives venues de France, mais aussi de Suisse, de Belgique, des Etats-Unis, du Japon. Cette ferveur, vous la sentez au Charles Trenet, comme on dit. Antoine, 20 ans, est étudiant en Sciences-po à Paris. Il a la passion du Masque et assiste pour la première fois à l’enregistrement. «J’aimerais faire venir un des critiques cinéma à notre ciné-club.»


D’où vient cette échauffourée dominicale? D’un duo d’Aristochats, précipité de la France des années 1950: Michel Polac et François-Régis Bastide. Le premier a été ouvrier dans une usine de serrures frigorifiques, raconte Jérôme Garcin dans Nos dimanches soirs*, livre aussi captivant qu’émouvant qui retrace, en butinant, soixante ans de rendez-vous. Le second est d’une race de gentilhomme, prompt à tirer la plume comme d’Artagnan l’épée. On leur confie le soin d’animer une causerie qui porterait sur les livres, les pièces et accessoirement les films. Leur première édition a folle allure: Roland Barthes, Jean Cayrol, Guy Dumur, Claude Roy notamment sont au générique. Cet automne-là, rappelle Jérôme Garcin, Le Monde du silence de Louis Malle et du commandant Couteau submerge les écrans, l’Algérie française brûle à petit feu, de Gaulle rumine son come-back et Cioran publie La Tentation d’exister.


Mais Le Masque ne serait pas Le Masque sans deux grands veneurs de la critique, deux chasseurs écumant, Georges Charensol, ce gourmand de tout qui a croisé Joseph Kessel et Paul Valéry, qui se passionne pour René Clair et Marcel Carné; et Jean-Louis Bory, ce surdoué tourmenté par une mélancolie abyssale - il se suicidera à soixante ans, en 1979 - Prix Goncourt en 1945, défenseur de la Nouvelle Vague. Ce tandem chérit les toiles, mais a le sens du théâtre. Georges Charensol constate que le Masque ronronne, qu’on s’y ennuie. Il complote alors avec Bory un scénario fracassant: ils feront de leur désaccord un pugilat rhétorique.


Dans ces années 1965 où de Gaulle prête sa bedaine souveraine à la République, des agités du transistor font de chaque dimanche une lice où s’affrontent deux visions de l’art, deux France aussi, les classiques et les modernes, la droite de Mauriac, plutôt DS, et la gauche de Godard, plutôt 2CV. Ecoutez la chevauchée de ces excellences. Au sujet de Théorème de Pasolini qu’il aime, Bory attaque ainsi: «C’est là où Charensol offre le spectacle le plus abominable que puisse offrir le Français poujadiste non intellectuel!» A propos du Corniaud de Gérard Oury qu’il déteste, il sabre en ces termes: «Ce film représente le vomi du cinéma français se complaisant dans sa bassesse avec une satisfaction jubilarde.» Et Charensol de contre-attaquer: «Vous n’aimez que les films qui font trois mille entrées. Moi, j’aime les films qui font un million d'entrées quand ils sont bons.» Bory riposte d’une formule géniale: «Non, je dénonce le complot des forces assoupissantes.»


L’ère des emballements aurait-il vécu? A suivre les combats sur le front du cinéma et du théâtre l’autre jeudi, on jurerait que non. Les critiques dramatiques Jacques Nerson et Gilles Costaz ont un numéro très au point, arbitré par cette merveilleuse servante du théâtre qu’est Armelle Héliot. «Le goût de l’éloquence reste le même, observe Jérôme Garcin, mais il n’a plus rien d’idéologique. Autrefois, on était de droite avec Jean Anouilh et de gauche avec Samuel Beckett. Depuis la chute du Mur, ces clivages n’ont plus cours.» Mais qu’est-ce qui fait que les murs tombent, que le Masque dure?


«J’ai l’impression que l’émission est plus nécessaire aujourd’hui que hier, raconte Jérôme Garcin. La moindre sortie de film est escortée des grandes orgues de la promotion. A notre tribune, on parle en toute liberté d’une oeuvre, même si elle est parrainée par France Inter. Mais le secret du Masque, c’est son caractère populaire. Il ne peut se faire qu’en présence d’un public. Les critiques ne parlent pas un langage d’initié, mais ils s’adressent à des gens qui ont le désir d’être éclairés et surpris. Là, on touche à la loi du Masque. On peut être brillantissime dans son journal et tétanisés à la tribune. Parce que celle-ci, c’est le contraire du clavier. Au micro, il faut être tranché, à la limite de la mauvaise foi et il faut accepter d’être comédien.»


Le Masque a ses personnages, comme les critiques de cinéma Michel Ciment, toujours les mêmes élans à 77 ans, et Xavier Leherpeur, ce sprinter de la tirade. Et ses rites. L’un des plus récents est un poème. Il a trait au zeugma, cette figure qui consiste à faire suivre un verbe de deux termes aux univers sémantiques divergents. C’est le critique Jean-Louis Ezine qui lance la mode au mois d’août 2014. Il en repère dans un roman de James Salter. Des auditeurs font parvenir à Jérôme Garcin des exemples empruntés à la publicité, au cinéma et à la littérature. Bientôt, des bouquets de zeugmas envoyés de partout pleuvent sur le Masque. On en pioche un au hasard dans Nos dimanches soirs: «Il vaut mieux s’enfoncer dans la nuit qu’un clou dans la fesse droite.» C’est du Pierre Dac. Le zeugma, c’est le talisman du Masque. Roland Barthes y fraternise avec Pierre Desproges.


Nos dimanches soirs*, Jérôme Garcin, Grasset, 300 pages


Le Masque et la Plume, émission spéciale anniversaire, dimanche 22 à 20h05