Et pourtant, elle tourne, La Bâtie. On imaginait le festival genevois accroché à son thermomètre, comme Argan, le malade imaginaire de Molière. On le pensait paralysé par l’anxiété, obsédé par le postillon fatal, celui qui transformerait une salle en lazaret. Cette première semaine, elle roule des mécaniques, malgré le masque qui vous donne des airs de bouledogue en hiver. Le public répond présent et les artistes tiennent leur rôle: ils tapent sur les nerfs, créent des bulles de sensation, distordent l’espace-temps.

Comment ne pas admirer les interprètes somnambules du Suisse Thomas Hauert, chorégraphe établi à Bruxelles? Son If Only, qui s’est donné à la Salle des Eaux-Vives, est une danse d’après. Une catastrophe a eu lieu. Quelque chose s’est effacé. Restent des hommes et des femmes sonnés, leurs gestes d’oiseaux englués, leurs visages de funérailles, leurs pattes ensablées.

Etreinte au ralenti

Cette humanité tâtonne, entre deux états. Jean et pull gris large, Thomas Hauert est assis, dans l’attente d’on ne sait quel vent. Non loin de lui, une femme, coiffée d’une queue de cheval, regarde dans le vague, statufiée. Le désir pourtant circule encore, ténu comme les mobiles en fil d’or qui planent sur les protagonistes, insistant comme le piano et le violon voulus par John Cage pour Thirteen Harmonies. Lazare revient du monde des ombres, il en porte le sceau.

If Only est la fable d’une renaissance. C’est sa beauté. Désormais, chaque pas est une promesse. Chaque pas est aussi une délivrance, entraînée par la mélopée de John Cage. On se fond dans cette déambulation, on guette le ballet infime des mobiles – liane, serpent, échelle de marin. A un moment, un bourlingueur lessivé étreint une voyageuse sans bagage. L’archet vivace de Cage escorte cette effusion du pauvre. On est transpercé.

Autre adieu au monde ancien, vénéneux celui-là, à la Salle du Lignon. La chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin, fâchée de la première heure – contre la ségrégation, l’humiliation des sans-grades –, s’attaquait, jusqu’à lundi, aux Bonnes de Jean Genet. Sur le plateau, un écran comme au cinéma et une caméra naine. C’est devant cet œilleton que jouent deux acteurs de couleur, deux hommes en proie à leurs personnages, Solange et Claire.

Les frangines de Genet parodient Madame, exorcisent la servitude des jours en empruntant les fétiches du pouvoir, mûrissent l’assassinat de la patronne. Le spectacle manque d’assise, de subtilité aussi dans les passes d’armes. Le texte est trop souvent sacrifié, mais pas son esprit et c’est peut-être l’essentiel.

Captives d’un film

En préambule, un film, signé Christopher Miles, plonge le spectateur dans le Paris de la place Vendôme, au cœur d’un appartement luxueux. On y arrête un homme – l’amant de Madame. A l’écran encore, une femme de chambre entre dans le salon de sa maîtresse. A la seconde, son visage est remplacé par celui d’un des deux acteurs noirs. Tour de passe-passe, scandé par un musicien sur scène. Solange et Claire sont les héroïnes du film qui les happe, captives d’un cadre qu’elles vont subvertir. Et tant pis pour Madame, qui rentre à l’improviste – un autre comédien, blanc celui-là.

Robyn Orlin ne fait pas dans la légèreté en multipliant les travestissements. Mais elle a le sens de l’apothéose et de l’allégorie. Claire, attifée de la traîne en tulle de Madame, s’évade, vers le gradin et le public – scène qui évoque la Mademoiselle Julie de Matthias Langhoff, à la Comédie en 1989. Elle passe de l’autre côté du miroir, affranchie de sa condition ancillaire. Liberté de pacotille. A la fin, les sœurs gisent dans l’étoffe sanglante d’un amour impossible.

Le jardin secret d'Olivia

Affaire de famille encore, baignée par un surnaturel onirique. Olivia Csiky Trnka a voulu honorer la disparition du jardin qui fut son berceau, une friche baroque née à Lausanne et choyée par sa mère artiste. Pour cela, elle a implanté au Théâtre Saint-Gervais de vrais feuillages et une fausse rivière. Sa Demolition Party marque par son originalité, sa force émotive et un final spectaculaire qui rappelle Gisèle Vienne et reste dans les esprits.

Sur scène, aux côtés de la jeune femme liane, on découvre sa mère, Jana Csiky Trnka, émouvante Lioubov de La Cerisaie et peintre de ses humeurs au rétroprojecteur. Dans cet éden reconstitué, il y a aussi son compagnon, Louis Sé, parfait en beauf attardé et l’impayable Frank Williams, musicien qui fait pouffer sous les traits d’un romantique décalé. La fable parle de l’arrogance du fric versus l’innocence des poètes et amis de la nature. Le tout n’est pas révolutionnaire, mais bien mené et, à la fin, joliment atmosphérique. Même masquée, La Bâtie a de la gueule.


La Bâtie, jusqu’au 13 septembre.