«Mes gages! mes gages!» Dans l'obscurité du Forum de Meyrin, Omar Porras sous le masque de Sganarello n'a plus que ses mains pour conjurer la solitude. Et ce geste, fier malgré l'infortune, en conclusion de son très beau El Don Juan, ressemble à celui d'un jeune marionnettiste colombien, Porras lui-même il y a quinze ans: dans le couloir d'une bouche de métro parisien, il tend sa casquette après la danse des pantins. Il vient d'arriver en France et il a faim de tout.

Aujourd'hui, l'acteur et metteur en scène, 41 ans, vient de connaître ce privilège: un mois durant, il a installé sa troupe, le Teatro Malandro, au Théâtre de la Ville à Paris, le Ritz de la scène francophone. Il y a répété El Don Juan d'après Tirso de Molina et l'a joué dans cette salle pendant trois semaines, devant 900 spectateurs chaque soir. Mieux qu'un livre d'images enivrant, il offre à découvrir à Meyrin (GE) avant Lausanne, avec la complicité de l'adaptateur Marco Sabbatini, un Don Juan rendu à ses origines hispaniques, c'est-à-dire à son enfance brute, satinée mais sauvage.

Ce Don Juan ne ressemble pas à celui de Molière. Il ne tutoie pas Dieu. Il ne se mire pas dans sa rhétorique. Il ne se drape pas dans son athéisme, transformant un déni en absolu. Il n'a pas de blessure a priori comme le séducteur déraciné incarné naguère par le grand Andrzej Seweryn dans la cour d'honneur du Palais des papes à Avignon, sous les ordres de Jacques Lassalle. Il n'envoûte pas non plus à la frontière du masculin et du féminin comme Redjep Mitrovitsa, dans la mise en scène de Brigitte Jaques à la Comédie de Genève à la fin des années 90. Non, le Don Juan d'Omar Porras n'est que masque et mousqueton assassin, pure fiction, poudre nuageuse sans arrière-fond métaphysique.

C'est ce Don Juan tueur en série que Philippe Gouin incarne, magnifique sur la corde raide de l'inconscience, serré dans des hauts-de-chausses blancs sur des bas turquoise. Il s'affiche théâtral de la perruque aux bottines, histoire de rappeler, comme le souligne Marco Sabbatini dans un texte éclairant, que Don Juan est au XVIIe siècle un double de l'acteur: nomade et rebelle dans son art de passer d'une identité à l'autre. La terreur de Séville est ici réellement hors-la-loi, irréductible à une posture, comme le souffle le moine Tirso de Molina lui-même dans El Burlador de Sevilla y convidado de piedra, qui excite les ardeurs en 1635, en Espagne et en Italie, avant de parvenir à Molière au début des années 1660.

En ouverture, comme souvent chez Omar Porras, les ténèbres et la volupté d'un chant venu de loin. Deux ombres s'épousent: l'une prie et jouit dans le même élan, c'est la duchesse Isabella; l'autre caresse et violente sa proie, c'est un Don Juan cornu, abuseur incube. La belle croit s'abandonner à son promis, dans une alcôve royale à Naples. Lorsqu'elle réalise sa méprise, elle s'exclame: «Ô ciel! Mais qui êtes-vous?» Et le bourreau des vertus de donner la clé de la pièce et du spectacle: «Qui je suis!? Un homme sans nom.» Plus tard: «Un homme et une femme.»

Tout ici est donc célébration de l'instinct prédateur, jouissance de l'action et consomption. Philippe Gouin et Omar Porras, irrésistible en valet déboussolé, traversent au pas de course souvent des contrées édéniques ou hostiles, merveilles de paysages fugitifs imaginés par Fredy Porras. Le vilain au cache-sexe proéminent se frotte à des grappes de demoiselles à la chair printanière, dupe le duc Octavio (Philippe Faure, excellent en cador dégonflé) abuse comme en passant de Dona Ana (Anna Pieri), bafoue son père Don Gonzalo (Pierre-Yves Le Louarn), le trucide, pour mieux le voir revenir plus tard en commandeur, spectre monstrueux qui flotte ici entre cintres et planches.

Il n'y aurait que ce bonheur de machiner la fiction que ce serait déjà un hommage fort au théâtre et à ses artifices. Mais cet El Don Juan frappe par son humanité, un art de nous renvoyer soudain à nos chagrins. Ce morceau: juché sur son trône de prince désaxé, les pieds ballants, Don Juan reçoit la visite de Dona Elvira, l'une de ses victimes venue le conjurer de renoncer à sa folle vie. Stéphanie Gagneux apparaît alors, petits pas sur des pointes de ballerine, poupée blafarde. Elle caresse le visage de Philippe Gouin en sœur hospitalière. On n'entend soudain plus rien qu'un commerce d'âmes. La solitude abolie, le temps d'un pardon. Bientôt, Omar Porras soufflera au pied de la scène, dans la nuit vaste de l'exil: «Mes gages! Mes gages!» Il fait froid soudain. Et on est très heureux.

El Don Juan, Forum de Meyrin (GE), 1, place des Cinq-Continents, jusqu'au 16 avril (Loc. 022/989 34 34); puis Lausanne, Théâtre de Vidy, du 7 au 26 juin (Loc. 021/619 45 45).