Légendaire! Pour une fois, le superlatif n’est pas usurpé pour qualifier une remastérisation, ici celle de la trilogie culte des jeux Mass Effect. Alors au sommet de son art, le studio canadien BioWare sortait en 2007 le premier épisode de ce qui allait devenir une licence mythique du jeu de rôle à la sauce space opera. Le titre a fait les riches heures de la Xbox 360 (élu meilleur jeu console la même année, devant – excusez du peu – Bioshock, Super Mario Galaxy, Call of Duty 4 ou encore Rockband) avant d’être porté sur PC puis sur Playstation 3.

Depuis, sa communauté ne s’est jamais dispersée. Elle célèbre encore son jeu favori tous les 7 novembre, lors du «N7 Day». BioWare a évidemment retenu cette date l’année dernière pour annoncer que le studio planchait sur Mass Effect: Legendary Edition (édition légendaire, dans la langue de Thomas Pesquet), finalement sorti le 14 mai sur PC et consoles.

Cette nouvelle édition promet une expérience que BioWare a voulue plus moderne, en phase avec le matériel, les interfaces et les habitudes d’aujourd’hui. Le jeu en lui-même est resté intact. En y replongeant avec nostalgie, on se rend bien vite compte que le légendaire ne réside pas tant dans le coup de peinture apporté sur cette nouvelle édition non, mais bien dans ce qui constitue l’ADN des Mass Effect: une saga épique portée par une écriture millimétrée et des personnages terriblement attachants qui parviennent systématiquement à titiller les émotions du joueur, à le questionner, et à faire finalement de la trilogie un des plus grands jeux de rôle qui soient dans le landerneau vidéoludique.

«Mass Affect»

Notre galaxie, la Voie lactée, est la toile de fond de l’histoire. Au XXIIe siècle, les Humains ont commencé à coloniser quelques planètes en dehors du Système solaire. Nouveaux venus, ils tentent de faire leur trou dans une galaxie peuplée de races extraterrestres qui tentent de s’organiser en préservant la paix.

Le joueur incarne le (ou la) Commandant(e) Shepard, membre des forces spéciales de l’Alliance interstellaire humaine. Initialement lancé à la poursuite d’un espion renégat ayant attaqué une colonie humaine, Shepard va tirer le fil d’une pelote lui révélant une menace imminente qui pèse sur toute la galaxie: les Reapers («Moissonneurs»), une civilisation cyborg incroyablement avancée et volatilisée 50 000 ans auparavant, préparent leur retour pour exterminer les peuples de la Voie lactée. Personne ne croit à cette fable, sauf le joueur qui entreprend d’empêcher la catastrophe et trouvera sur sa route plusieurs compagnons, dont les relations nouées avec eux font tout le sel des Mass Effect.

C’est là que réside le tour de force de BioWare, dont les scénaristes dirigés par Drew Karpyshyn (déjà à l’œuvre dans l’excellente histoire de Star Wars: Knights of The Old Republic) réussissent à impliquer le joueur dans les vies et les tracas de ces alliés avec qui s’installent un respect mutuel, de l’amitié, voire de l’amour. Oui, les relations sexuelles inter-espèces sont possibles dans Mass Effect et vont du farfelu au bouleversant, selon les combinaisons considérées.

Des personnages inoubliables

Plutôt que d’illustrer la qualité des multiples histoires du jeu en dévoilant l’intrigue, permettez que je vous pose une question: de combien de personnages secondaires de jeux vidéo vous souvenez-vous vraiment? A priori, très peu. L’immense majorité des personnages annexes des jeux vidéo, dispensables, tombent aux oubliettes. Ceux de Mass Effect font partie des rares à sortir du lot, aux côtés de Vaas (Far Cry 3), du Bloody Baron (The Witcher 3) ou encore de Chloe (Life is Strange), pour en citer quelques-uns.

De notre côté, malgré un nombre inquiétant de personnages croisés dans notre vie de gamer, ceux de Mass Effect sont ceux dont je me souviens encore parfaitement des noms et des histoires, plus de dix ans après y avoir joué. C’est dire la qualité de ces derniers, et l’empreinte indélébile qu’ils laissent chez les joueurs.

Il y a par exemple le fidèle Garrus Varkarian, un Turien rongé par l’injustice qui décide de renier son héritage et de quitter les forces de police pour devenir une sorte de vigilante, quitte à flirter avec la légalité. Ou bien Ashley Williams, soldate humaine disciplinée, un peu bigote et raciste sur les bords, toujours prête à se sacrifier pour le bien de la mission, et dont la personnalité s’ouvre au fil de l’aventure. Et bien sûr Thane Krios, un personnage au destin tragique parmi les plus émouvants qu’il m’ait été donné de rencontrer dans un jeu.

La vengeance, la religion, l’honnêteté, la xénophobie, la jalousie, la justice, l’eugénisme ou encore l’imminence de la mort font partie des nombreux thèmes traités. Avec justesse, car BioWare n’en fait jamais trop: le studio laisse le joueur libre de décider de ses commentaires, ses réactions, ce qui renforce davantage son implication. A lui d’en assumer les conséquences, qui se répercutent de manière inattendue dans les épisodes suivants.

Naturellement, ces compagnons si attachants, chacun à leur manière, peuvent très bien mourir à cause de vos décisions. Lorsque cela arrive – et que ce n’est pas voulu –, c’est la déprime assurée. Ma première conclusion de Mass Effect 2, une débâcle, m’avait traumatisé à l’époque.

Lunettes roses

Mettons toutefois un instant de côté les lunettes roses de la nostalgie pour avouer que tout n’est bien entendu pas parfait, notamment dans le premier épisode, qui accuse son âge malgré un lifting graphique époustouflant. Sa prise en main demeure quelque peu rigide. Il souffre d’un manque de diversité dans ses missions annexes, qui se ressemblent toutes et qui se terminent souvent abruptement. L’une d’entre elles, qui demande d’aller enquêter dans une base située sur notre Lune à nous, est particulièrement décevante alors qu’elle avait tout le potentiel pour être mémorable. Sur ce genre de points, BioWare a manifestement eu trop d’ambition et manqué de temps et de budget.

Les épisodes suivants, sortis en 2010 et 2012, sont bien plus modernes dans la prise en main, l’interface ou encore les déplacements et offrent chacun des personnages et des histoires tout aussi passionnants. La phase finale et le dénouement de Mass Effect 2 sont à ce titre sans doute l’un des plus incroyables épilogues vus dans un jeu vidéo.

Mass Effect: Legendary Edition a malgré tout de sérieux arguments pour séduire les anciens et les nouveaux joueurs. Ses dimensions relativement modestes au regard des standards d’aujourd’hui et son architecture semi-ouverte le rendent moins intimidant à explorer que les immenses blockbusters actuels. On prend un réel plaisir à fouiller des systèmes reculés, à explorer des exoplanètes lointaines, toutes fort bien décrites, sans que cela ne se transforme en corvée. Quant à l’univers, il est pratiquement aussi détaillé que les (vrais) jeux de rôle sur table, avec une myriade d’informations sur la technologie, la politique, ou les mœurs des races peuplant la galaxie.

Un formidable antidote à la déprime, une ode à l’amitié, une lettre d’amour à la science-fiction et de grosses œillades à l’astronomie: c’est tout cela que promettent les belles histoires de Mass Effect, un jeu que l’on se doit d’essayer, au moins une fois.

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«Mass Effect: Legendary Edition», sur PC, PS4, PS5, Xbox One, Xbox Series, Stadia, 69 crédits.