Scènes

Le massacre d’Orlando métabolisé sur un plateau

Après Fukushima et le dérèglement climatique, Fabrice Gorgerat revient à Lausanne sur la tuerie qui a fait 49 morts dans une discothèque gay en Floride. L’enquête transite par le corps des comédiens

«It’s your fault. And you, my friends, are fucked!» Acteur au physique impressionnant, le Sud-Africain Albert Ibokwe Khoza ne fait pas les choses à moitié. A l’adc, à Genève, il a fasciné il y a deux ans dans And so you see…, stupéfiant solo réglé par Robyn Orlin dans lequel il évoquait les viols correctifs infligés aux gays et lesbiennes de son pays. Ces jours, au Théâtre 2.21, à Lausanne, le performeur donne sa vision radicale du drame d’Orlando, ce massacre dans une discothèque gay de Floride qui a ôté la vie à 49 personnes, en 2016. Mais, cette fois, il n’est pas seul en scène. Dans Nous/1, spectacle du Vaudois Fabrice Gorgerat, les acteurs et danseur Cédric Leproust, Fiamma Camesi et Ben Fury incorporent également l’événement pour en proposer une version personnelle et sensorielle. Spectacle fort et sage à la fois.

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Fabrice Gorgerat change-t-il de peau? D’ordinaire, le metteur en scène salit le plateau de toutes les matières qui racontent son sujet. Pour parler d’Emma Bovary, du lait et de l’encre se déversaient par nappes veloutées. Pour Fukushima, du riz, des piques et des clous reflétaient la catastrophe invisible. Plus tard, des litres de crème glacée saluaient ironiquement la pandémie de la malbouffe. Et, récemment, dans Blanche Katrina, des parpaings et des mètres de plastique se faisaient les témoins du réchauffement climatique. L’encombrement du plateau vise deux objectifs: rendre concrètes des catastrophes que l’on ne veut pas voir et raconter notre affolement face à ces phénomènes planétaires qui nous dépassent.

Quatre solos distincts

Pas de grands mouvements, ni de grands déversements dans Nous/1. Mais quatre solos dans lesquels chaque performeur incorpore à sa manière le drame d’Orlando. C’est que Fabrice Gorgerat s’est fait peur à ce sujet. Sidéré par l’événement, le metteur en scène a d’abord souscrit avec soulagement à l’explication donnée par les médias selon laquelle le tueur était un homosexuel refoulé. «J’ai préféré m’accrocher à cette version simplificatrice. Parce qu’il m’était impossible d’assimiler une abjection de plus après les attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan, j’ai préféré «penser faux». Ma démarche, avec Nous/1, consiste à nous approprier le drame et voir ce qu’il nous dit, sans lui coller une explication clés en main qui rassure.»

Doigts qui dansent et meurent

Au 2.21, Cédric Leproust ouvre les feux. Debout, face au public, l’acteur intense annonce qu’il va parler d’empathie. Empathie pour les victimes, bien sûr, «d’autant que je suis homosexuel», précise-t-il, mais empathie aussi pour le tueur. Dont il décide de «prendre la rage et l’envie de tuer pour voir ce que ça fait», tout en veillant à ne pas l’excuser, «car il faut qu’un tel acte reste absurde»… Un exercice périlleux qui le projette dans un souvenir d’enfance où la cruauté se mêle à l’innocence.

A l’opposé de cette conférence, Fiamma Camesi propose un exercice sans parole. Un petit théâtre de marionnettes où les doigts dansent, s’aiment et agonisent, sur fond de webcam, de concert techno et de tarte aux fruits rouges. Comme d’ordinaire avec cette comédienne hors norme, le moment est physique et puissant.

Overdose de contradictions

Ben Fury, qui vient de Belgique et du hip-hop, intervient après un texte projeté de Fabrice Gorgerat où s’exprime un corps blessé. Le seul mouvement possible de ce corps figé dans un bain de bière et de sang? Un aller-retour nez-oreille que reprend le danseur de manière obsessionnelle avant de l’amplifier. Dans une semi-pénombre, la chorégraphie tout en douceur fascine.

Contraste, là encore, avec le dernier solo, celui du spectaculaire Albert Ibokwe Khoza. Alors qu’une émission radio recense les tueries qui ont marqué l’histoire, le performeur s’installe dans un fauteuil et se met à boire du champagne, manger des petits fours et fumer. Trois actions qu’il réalise en abondance et en même temps, évoquant peut-être l’overdose de contradictions qui étreint l’Occident. Debout, à demi-nu, il précise ce sentiment diffus et accuse le public d’être le complice complaisant de tous les dérèglements. «It’s your fault. And you, my friends, are fucked!» Un verdict qui claque et reste en suspens, pour ne pas dire en souffrance, dans la nuit du 2.21.


Nous/1, jusqu’au 24 février, Théâtre 2.21, Lausanne

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