La sorcellerie de la fiction, ce pouvoir archaïque de modifier une conscience. L’artiste lausannois Massimo Furlan est un sorcier de ce genre. Les traces qu’il laisse derrière lui sont des promesses souvent tenues. La beauté d’Hospitalités, jusqu’à samedi au Théâtre de Vidy, est de cet ordre-là. En scène, neuf habitants d’un petit village gaulois, La Bastide Clairence – mille âmes, une église, une fierté ancienne lovées dans le Pays Basque – racontent une largesse: comment ils ont accueilli au mois d’août passé un couple de réfugiés syriens et leurs quatre enfants. Pas de trompette ou d’étendard glorieux, non. Mais le souci de l’autre, bien pesé, bien réfléchi.

Le maire du village et ses administrés sur un plateau

Voyez comme ils entrent en scène. Un à un, noués comme avant le Bac, aspirés sous les feux par «La Ballade des gens heureux», ce petit flacon seventies signé Gérard Lenorman. Ils vous fixent: Kattina Urruty la potière, Thérèse Urruty, reine du verger, Francis Dagorret, menuisier et maire du village, Anaïs Le Calvez, esthéticienne etc. C’est une forme de générique. Ils prennent place sur un gradin. Au milieu, un chef d’entreprise qui collectionne les Mercedes et raffole des clôtures. Ecoutez son accent. A se tordre. C’est Massimo Furlan en personne. Un effet de fiction. Le clin d’oeil de l’accoucheur. De l’architecte d’une fable qui bouleverse la vie.

Un scénario pour combattre la hausse des loyers

Car au départ, tout est canular. Sauf l’intérêt de Massimo Furlan pour La Bastide Clairence, qu’il découvre en 2014 grâce au musicien et artiste Kristof Hiriart. Dans cet écrin classé, pas un étranger, constate-t-il. Ce qui n’empêche pas les habitants de jongler avec les langues, le gascon, le basque et le français. Et de s’inquiéter de l’exode des jeunes poussés à partir à cause de la cherté des loyers. L’idée de la plaisanterie vient de là. Avec la complicité de Kristof Hiriart et de Léopold Darritchon – l’ancien maire, professeur d’économie à l’Université de Pau, présent sur scène – Massimo Furlan imagine ce scénario: et si ces bénis de la terre – façon de dire – ouvraient leurs bras à des déracinés? et si cette maison vide, oui celle-là, accueillait des migrants? et si ça contribuait à stabiliser les loyers? On en discute, on se positionne, on se projette. Spéculations chorales?

Quand la fable accouche d’une réalité

Oui, jusqu’à ce que les catastrophes en série de l’été 2015 transforment ces hypothèses en projet collectif, à l’initiative de Léopold Darritchon. Une association naît. Des experts sont invités à éclairer l’assemblée sur des expériences d’accueil dans d’autres villes. En août passé, l’hospitalité n’est plus une chimère, mais une présence. La fable accouche d’une réalité. Et celle-ci d’une matière théâtrale qu’on dira poético-éthique.

C’est qu’il n’y a pas de friction avec le réel, chez Massimo Furlan et sa dramaturge Claire de Ribaupierre, sans dispositif. Hospitalités est un puzzle ethnologique, une idée de l’Occident. Véronique raconte les courses de vaches – rien à voir avec nos combats de reines. Gabriel rougit encore au souvenir de la Twingo rose pétant de son grand-père musicien. Thérèse revoit les bonnes soeurs de sa jeunesse, qui lui promettent les lumières de la connaissance en échange du voile. Tout cela forme la toile d’un exotisme. Avec des morceaux de bravoure qui sont des instants de grâce. Tenez, Véronique vous initie au fandango, cette danse basque. Bientôt, c’est toute la tribu qui s’ébranle, andante, pieds lunaires, un petit tour dans une nuit de fraternité.

L’esprit du film «Demain»

Angélique? Certes pas. Le spectacle ne gomme pas les résistances du village. Tout le monde n’approuve pas cette ouverture. Certains s’inquiètent de ses conséquences. Massimo Furlan joue cet insurgé. Francis – le maire actuel – et ses concitoyens s’écartent. Puis reviennent, tous en première ligne, contrefaisant à leur tour les contestataires: La Bastide n’a pas les moyens d’héberger les va-nu-pieds de la Méditerranée. Ce choeur qui s’inquiète de cette porosité, c’est celui déjà des tragiques grecs.

Hospitalités s’inscrit dans une lignée intelligente et pragmatique, celle qu’encensait avec brio le film Demain, de Mélanie Laurent et de Cyril Dion. Comme le colibri du conte, une communauté s’emploie à éteindre l’incendie. Dérisoire? Huit destins au moins en sont changés. Car la bonne nouvelle est que les parents de «Madame» ont pu rejoindre leurs enfants à La Bastide. Ceux de Monsieur devraient suivre.

Massimo Furlan, passeur de frontières inspiré

En septembre, Massimo Furlan lançait la saison de l’Arsenic en embarquant le public dans un train régional – le LEB, Lausanne-Echallens-Bercher. Il vous larguait en lisière de forêt. Deux fanfares guidaient le spectateur sur un chemin aux traquenards fantastiques. Au bout du périple, il vous attendait sur le quai, dans un manteau de contrebandier. Le train repartait et le salut de sa main vous suivait. Massimo Furlan fait passer des frontières, l’air de rien, c’est un talent. Dans la poche des voyageurs, il laisse un dépôt. A chacun de le faire fructifier. «L’intégration de cette famille syrienne prendra du temps, explique l’artiste, rien n’est gagné.» A La Bastide, les pommes sont juteuses, mais le ver menace, comme ailleurs.


Hospitalités, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au sa 15 janvier; rens. www.vidy.ch