Bande dessinée

Le match Mickey-Donald

Le match Mickey-Donald

Il est formidable, le Mickey des débuts. Encore un peu pointu, comme le sont les vraies souris, chicos avec ses gants blancs et sa culotte rouge. Il n’a pas de pupilles: ses yeux se résument à deux ovales noirs ­cisaillés d’un éclat de lumière. Il est rudimentaire, mais extrêmement attachant et curieusement humain.

Cette «souris seule contre le reste du monde», selon Floyd Gottfredson, qui le dessina de 1930 à 1975, est «un joyeux petit bonhomme qui essayait de se débrouiller pour s’en sortir».

Mickey n’a souvent pas un cent en poche. Il doit trimer pour manger. Il est vif, courageux, parfois râleur et gaffeur, toujours farceur. Une certaine cruauté tempère ces bandes des années 1930. Mickey se chicorne rudement avec Pat Hibulaire (encore affublé d’une jambe de bois). Il n’a pas peur de ce loup obèse dont le volume doit être huit fois supérieur au sien. Quant au vilain, il ne craint pas de taper sur un plus ­petit que soi, ni de le museler sauvagement avec une corde de chanvre…

Avec le temps, la rudesse originelle s’atténue. Le décor rural des débuts s’urbanise. Des maisons en dur remplacent les bicoques de bois. Les décideurs ont décidé que Mickey évoluerait dans un univers de banlieue représentatif de la classe moyenne. Le souriceau troque sa culotte rouge contre un complet. Il a désormais pignon sur rue, il collabore régulièrement avec la police. Ses oreilles se posent en emblème de l’empire Disney. Promu icône du capitalisme souriant, figure de proue du kitsch américain, ­Mickey devient ennuyeux.

Le premier à regretter cette mutation est Floyd Gottfredson. Dans une interview de 1975, il déplore le «renversement complet» qui s’est produit: «Mickey est devenu un personnage droit, laissant aux autres le rôle comique. Il s’est transformé en petit homme parfait, bêtement inutile, un énième homme qui vit en famille dans une banlieue américaine. C’est quelque chose qui m’a toujours attristé. Ce serait bien si nous pouvions revenir au Mickey des années 1930.» Mais le dessinateur était là pour dessiner, pas pour discuter des ordonnances du Syndicate.

L’Age d’or de Mickey Mouse 1936-1937, premier volet de l’intégrale que Glénat consacre au héros à oreilles, exauce ce vœu, et c’est merveille de replonger dans cet univers naïf et dynamique.

Avec son riche appareil critique, dont une grande interview de Floyd Gottfredson, ce beau volume enrichit de quelques entrées délectables notre encyclopédie du savoir inutile. En retroussant par exemple comme une chaussette l’effet papillon: les tornades lointaines peuvent aussi remuer les lépidoptères d’ici. Pendant la guerre, Mickey perd sa queue (elle a repoussé ensuite). Pourquoi? Parce que nombre d’hommes sont au front et il n’y a plus assez d’animateurs pour donner vie à cet appendice ­gracieux…

Glénat a aussi entrepris une réédition des aventures de ­Donald, dessinées entre 1942 et 1966 par Carl Barks, autre métayer de Disney, autre dessinateur de l’ombre, rendu à la lumière depuis quelques années et idolâtré par de nombreux amateurs. Formidable, naturellement. Mais…

Autrefois, dans Rock & Folk, Philippe Manœuvre concluait rituellement ses interviews par la question: «Préférez-vous Mickey ou Donald?» Tous répondaient Donald, car il est coléreux, plus humain que Mickey. Exception notable, Serge Gainsbourg préférait le rongeur au palmipède, au prétexte qu’il lui ressemblait avec «ses grandes feuilles et sa longue queue»…

Et si l’«Homme à tête de chou» avait raison? Et si l’aimable ­Mickey était supérieur à l’acariâtre Donald? «Mais non! Il est nul, Mickey!» s’insurge Zep. «C’est le logo le plus génial de tous les temps. Mais comme personnage, il ne vaut rien. D’abord sa voix – faite par Disney lui-même au début – est insupportable. Dès qu’il ouvre la bouche, on a envie de lui tirer des claques.»

Bon, Mickey est un mammifère, donc forcément plus proche de son lecteur. «Non, poursuit Zep. Il y a plus de gens qui ont peur des souris que des oiseaux.» Nourri au lait de canard depuis sa plus tendre enfance, le dessinateur de Titeuf réfléchit. Concède que Mickey n’a plus grand-chose de la souris alors que «Donald est encore vachement canard – comme Saturnin…»

Mickey a de nombreux amis, comme Horace Dusabot et ce dadais de Dingo (Goofy en vo). ­Donald a juste une famille de fâcheux: un oncle (Picsou) dont la richesse et l’avarice sont légendaires, un cousin insupportable (Gontran), un autre glouton (le jars Gus), trois neveux hyperactifs (Fifi, Riri, Loulou). «C’est justement pour cela qu’il est attachant! Pauvre diable… On a envie de l’aider. Il a des problèmes de fric et de nana, puisque sa fiancée Daisy lui dit sans cesse qu’elle préfère Gontran. Son oncle est pété de thune, mais il ne lui donne rien. Ses neveux lui font des misères; et puis ils deviennent des Castors Juniors et l’humilient.» La lâcheté de Donald amuse Zep alors que «Mickey a très vite pris goût à l’aventure et à l’héroïsme».

A propos d’aventures, les quatre que propose la réédition ­Gottfredson sont épatantes. ­Mickey a maille à partir avec un savant qui a trouvé moyen d’annuler la gravité, fait les 400 coups au Far West, se découvre un sosie royal dans un petit royaume de Mitteleuropa et cherche un trésor en Afrique chez les cannibales…

Zep admet que le côté rocambolesque des histoires de «l’homme aux souris» est sympathique, mais pas à la hauteur de l’étrangeté des grands récits de «l’homme aux canards». Il cite ce pays andin où tout est cubique ou le Tignouf, ce mort vivant qui, parti cinquante ans plus tôt de son village africain, arrive à Donaldville pour se venger de Picsou le pilleur… «Carl Barks met en place les canons de la grande aventure. Un film comme Les Aventuriers de l’arche perdue s’en est inspiré.»

Le dessin de Gottfredson n’est-il plus sensuel? «Barks est un dessinateur plus réaliste, estime Zep. Cela se remarque dans les décors. Gottfredson invente un monde graphique dont Barks s’inspire à ses débuts – notamment ces voitures molles absolument géniales.»

Barks a été rapidement publié en couleur, tandis que Gottfredson travaille avec le noir et le blanc. Mickey et ses amis (même les plus improbables, comme Clarabelle Belcorne et ses tétines à l’air!) sont composés de 30% de noir. Ils attirent l’œil. «Donald est moins graphique, mais meilleur comédien. Goofy, quoi qu’il fasse, il a l’air idiot. Et la magie ne prend pas.»

Convaincus qu’il y a plus d’humanité dans la truffe brillante de Mickey que dans le bec caoutchouteux de Donald, les amis du souriceau se retirent dans la dignité et laissent les barksistes, ces drôles d’oiseaux, tempêter dans leur coin (coin).

«Walt Disney – L’Age d’or de Mickey Mouse, par Floyd Gottfredson, 1936-1937», Glénat, 128 p.

«La Dynastie Donald Duck – Intégrale Carl Barks», Glénat, 384 p. (5 volumes parus)

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Zep

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«Donald estmoins graphique,mais meilleur comédienque Mickey»
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