Vous croyiez l’Orient résumé au djihad, aux femmes voilées et à Daesh? Le prix Goncourt de cette année nous dit tout le contraire. Le vainqueur, Boussole de Mathias Enard, indique une autre direction, creuse des voies oubliées. Tout comme Les Prépondérants d’Hédi Kaddour d’ailleurs, dont on peut regretter que le souffle romanesque et l’écriture pleine de finesse, également au service d’un autre Orient que celui des clichés, n’aient pas été récompensés ce 3 novembre 2015.

Boussole est un roman d’amour, Franz y est l’amoureux malheureux de Sarah, mais le livre s’apparente d’avantage à une rêverie encyclopédique et fantasque autour de l’orientalisme qu’à une saga. Sur fond de nostalgie, de déprime opiomane, un musicologue viennois, qui se sent mourir songe dans la nuit à Sarah, femme savante, passionnée d’Orient, qu’il a poursuivi toute sa vie, comme un mirage. Son rêve raconte, et réinvente deux siècles d’échanges amoureux et batailleurs entre l’Orient et l’Occident.

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Dans ce roman, où la trame fictionnelle est généreusement semée de références réelles, Mathias Enard suit à la trace les passeurs de mondes; ceux qui ramenèrent d’Alep, de Téhéran, de Bagdad, du savoir, des histoires, des livres, des poèmes, des mathématiques, des mythes et des vieilles pierres; ceux qui emmenèrent vers l’Orient leur vision du monde, leurs errances, leur goût du pouvoir et de la domination, mais aussi leur curiosité, leur amour, leur passions.

Écrivains, musiciens, savants, tous passeurs

On croise, par exemple, Annemarie Schwarzenbach et Sadegh Hedayat. L’une fit le chemin de Suisse vers l’Iran à l’aube de la seconde guerre mondiale, tandis que le merveilleux écrivain perse, s’en vint mourir en 1951 à Paris. Ce ne sont que deux figures parmi une foule de passeurs.

Car Mathias Enard, en érudit qu’il est – il a étudié à la fois l’arabe et le persan, il a parcouru, lu et traduit l’Orient – suit mille et une pistes. Celles des musiciens qui, comme Liszt s’en allaient jouer à Constantinople, celles des archéologues, qui aidèrent parfois les puissances coloniales à s’imposer, celles des mythes. On croise les amoureux Majnoun et Leyla et on suit même, Victor Segalen et Sarah, jusqu’en Orient extrême, jusqu’en Chine et aux îles d’Indonésie.

Les autres finalistes jouent aussi une partition où l’Orient a sa place

Le lauréat Mathias Enard n’était pas le seul à nous parler d’un Orient plus compliqué que celui d’aujourd’hui. Hédi Kaddour, lui aussi finaliste, a réinventé le frottement des mondes français et maghrébins dans Les Prépondérants. Au contact des Américains, ces mondes faisaient des étincelles. Tobie Nathan, lui, revisitait l’Egypte de son enfance, dans Ce pays qui te ressemble. Seule Nathalie Azoulai, quatrième finaliste, s’est concentrée sur l’Europe, évoquant Racine à travers une histoire d’amour déçue, dans Titus n’aimait pas Bérénice. Mais, Didon, une autre reine d’Orient, hante bel et bien ses pages.

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C’est un Goncourt placé sous le signe de l’Orient qui est aujourd’hui remis, un Goncourt qui nous dit que les livres et la littérature sont porteurs de sens, de complexités, qu’ils indiquent des chemins de traverses, qu’ils dessinent d’autres sentiers que ceux des autoroutes de l’information.