Elle a rassemblé une pile de polaroïds. Elle retourne les carrés de plastique noir selon une logique qui n’appartient qu’à elle. Ce tarot fait apparaître des instantanés du bonheur familial, souvenirs de vacances et de jeu. Et puis brassant les arcanes, elle dit: «On recommence». Elle a pris son sac, ramassé trois petits riens portant bonheur; elle a regardé son mari et ses enfants endormis, elle a remis Paul, le cadet, dans le bon sens du lit. Elle est sortie dans le petit matin, elle a refermé la porte, pris la voiture et la route. «Ça semble être l’histoire d’une femme qui s’en va», dit l’exergue du film – d’ailleurs Clarisse (Vicky Krieps, merveilleuse) porte un manteau brun identique à celui de Shirley Knight dans Les Gens de la pluie, de Coppola.

Son parcours la mène au bord de la mer, au zinc des troquets où elle boit pour se donner du courage, comme traductrice dans des circuits touristiques… Pendant ce temps, la famille abandonnée se restructure tant bien que mal. Marc (Arieh Worthalter) rumine une colère susceptible de se traduire en flambées misogynes, et s’occupe des enfants. Paul dessine, Lucie fait des progrès au piano. Les années passent dans la tristesse de l’éloignement. Un plan inattendu surprend par son éblouissante blancheur: Clarisse s’avance dans la neige, comme si elle cherchait à se perdre en haute montagne.

Œuvres hantées

Comédien dont la troublante intensité fait merveille chez Desplechin (Rois et Reine), les frères Larrieu (Les Derniers jours du monde) ou Polanski (La Vénus à la fourrure), Mathieu Amalric est aussi un grand cinéaste dont les films (Tournée, La Chambre bleue) rivalisent de grâce et d’invention. Dans Barbara, il célébrait l’esprit de la chanteuse de minuit en brouillant les niveaux de réalité. Il disait que cet essai était comme une drogue: «Tu prends quelque chose et tu entres dans un rêve.» Serre moi fort recourt à un hallucinogène plus puissant encore…

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Mathieu Amalric a trouvé l’inspiration dans Je reviens de loin, une pièce de théâtre de Claudine Galea, jamais montée jamais jouée. Bouleversé par ce texte, il s’est d’abord assuré qu’il n’avait rien d’autobiographique. L’auteure lui a expliqué que tout était parti d’un rêve: «J’ai rêvé qu’il y avait la main d’une femme, ce n’était pas la mienne, sur une poignée de porte et je ne savais pas si elle sortait ou si elle rentrait chez elle.»

Affamé de mélo mêlé aux fantômes, le réalisateur s’est emparé de «ce matériau non destiné à l’écran pour y trouver ce qui ne pourrait pas être autre chose qu’un film. C’est un travail d’archéologue du texte, les mots deviennent des étincelles de cinéma», explique-t-il avec passion. Serre moi fort renvoie aux couleurs de Douglas Sirk et à la syntaxe ludique de Resnais, aux Innocents de Jack Clayton et aux Autres d’Amenabar, à la série The Leftovers, à Broken Flowers de Jarmusch, autant d’œuvres hantées par l’absence et le deuil. Magnifiquement éclairé, composé, structuré, Serre moi fort vibre de cette humanité inquiète inhérente au cinéma d’Amalric, tout à la fois cérébral et sensuel.

Neiges mortifères

Le plan de Clarisse dans le froid de l’hiver pousse à émettre une hypothèse glaçante: elle n’est pas en rupture de conjugalité, c’est pour l’au-delà qu’elle est partie et elle revient hanter les siens. Elle leur parle, ils lui répondent. Elle leur dit «c’est humain, c’est normal» de partir et ils acquiescent. Avec sa temporalité diffractée, ses retours en arrière, ses sauts en avant, ses motifs récurrents (un attrape-rêves), sa bande-son carillonnant de sublimes pièces pour piano (Beethoven, Rameau, Rachmaninov, Ligeti…), la structure du film vérifie le postulat de l’épouse décédée, veillant sur la vie de ses enfants. Si la dénotation saisonnière est souvent peu prise en considération au cinéma, Mathieu Amalric a insisté pour étaler le tournage sur trois saisons, automne, hiver et printemps, pour faire sentir les nuances du temps qui passe, le temps du souvenir, le temps des regrets. La scène bénigne au cours de laquelle une couche de peinture orange oblitère à jamais la toise murale des enfants qui grandissent s’avère d’une mélancolie infinie.

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Mais ont-ils jamais grandi, les chers petits? Mathieu Amalric prévient: «Ce film, c’est une bombe à fragmentation.» Un doute s’insinue, la perspective bascule. «Ça semble être l’histoire d’une femme qui s’en va», mais s’en est-elle jamais allée? N’est-ce pas les autres qui s’en sont allés dans les neiges mortifères? Telle une ombre sur le cadran solaire de leur vie précocement interrompue, Clarisse invente pour sa famille un avenir. Elle hante le Conservatoire, guettant cette adolescente qui pourrait être Lucie si… Serre moi fort est une histoire de spirite dans laquelle on ne sait pas qui invoque les morts. «Les spectateurs sont bouleversés quand ils comprennent, remarque le réalisateur. Ce n’est pas l’extraordinaire plaisir d’aimer David Lynch parce qu’on ne comprend pas. Non, je voulais que le lendemain on se dise: «Mais dans le fond, la petite, elle n’a jamais joué que la Lettre à Elise


Serre moi fort, de Mathieu Amalric (France, 2021), avec Vicky Krieps, Arieh Worthalter, Anne-Sophie Bowen-Chatet, 1h37. En salle à Genève (Cinémas du Grütli) et Pully (CityClub).