Qu'y a-t-il de commun entre Georges Mathieu et Daniel Buren, sinon qu'ils exposent en même temps à Paris dans deux lieux de consécration, la Galerie nationale du Jeu de Paume pour le premier, et le Centre Georges- Pompidou pour le second?

Mathieu est né en 1921; c'est un peintre gestuel qui s'engage physiquement dans la réalisation de ses tableaux, mais il reste un artiste de tradition, utilisant la toile et les couleurs. Buren, né en 1938, utilise des motifs simples et récurrents et ses œuvres ne sont jamais indépendantes des endroits où elles se trouvent ni du moment où elles ont été réalisées; elles s'intègrent dans l'espace à la manière des sculptures ou, mieux, des architectures. Buren ne cherche pas à s'exprimer, mais à s'absenter de ses œuvres.

Mathieu est un explorateur de lui-même; il pousse à l'extrême l'exercice qui consiste à faire surgir les formes de son propre corps et à les projeter sur la toile. C'est une sorte de performeur qui se désintéresserait de la performance sauf en ce qu'elle permet de réaliser un tableau. Buren est un explorateur du monde matériel; il révèle et décompose l'espace et il le reconstruit à sa manière, de telle façon que le spectateur puisse en faire l'expérience consciente. Mathieu ne met en cause ni le musée ni la fonction de l'art. Buren n'a jamais cessé de les discuter.

Leurs deux expositions sont tout aussi dissemblables. Celle de Mathieu est une exposition rétrospective traditionnelle; les tableaux sont accrochés sur des cimaises et des fonds unis. La succession des œuvres fait apparaître le caractère à la fois délibéré et savant de ces entrelacs de lignes et de coulures. L'exposition de Buren ne propose aucune œuvre à contempler sur les murs. On est dans l'œuvre. Buren a reconstruit entièrement un espace composé de 61 «cellules» à l'intérieur des galeries du sixième étage du Centre Pompidou, et il nous invite à le visiter comme on visite un appartement témoin ou un palais des glaces.

Buren a conçu son œuvre dans les années 60 en opposition directe à l'Ecole de Paris et à l'abstraction lyrique dont Mathieu était l'un des plus célèbres représentants depuis le début des années 50. On ne peut imaginer deux artistes plus contradictoires. Ils ont des points communs.

lls sont d'abord l'objet d'un préjugé qu'ils ont fait naître. Dès les années 50, Mathieu a réalisé des peintures en public, parfois sur des scènes de théâtre, en moins d'une demi-heure. Il lui arrivait de produire tous les tableaux d'une exposition en quelques jours dans l'endroit où ils allaient être exposés. Ce qui lui a valu le surnom de «peintre le plus rapide du monde». Buren utilise systématiquement un motif composé de rayures alternées de 8,7 cm de large. Il a commencé à le faire au milieu des années 60 en achetant un tissu industriel qui lui a valu le surnom d'«homme aux rayures».

Mais dans les deux cas, ce qui a pu être pris pour un «truc» apparaît comme une méthode. Mathieu ne cherche pas à battre des records de vitesse mais à peindre à la vitesse qui lui permet de produire ses formes. Cette méthode n'est pas très différente de celle des calligraphes et des aquarellistes orientaux. Avec ses rayures, Buren s'est d'abord débarrassé de toute la partie anecdotique de la peinture (le récit de l'art figuratif, la recherche des relations formelles et colorées de l'art non-figuratif); il s'est débarrassé aussi de l'inspiration – il n'avait plus à se demander «que vais-je peindre».

Mathieu et Buren sont entrés sur la scène de l'art à une quinzaine d'années de distance. Ils y sont entrés tous les deux de manière fracassante, provocant la colère et le mépris des uns, l'adhésion et l'enthousiasme des autres. Ils continuent de les provoquer, moins violents toutefois. Dans leurs deux expositions, on pourra entendre des visiteurs égarés demander: «Ça, de l'art?» Ils se sont défendus eux-mêmes. Ils ont beaucoup parlé, beaucoup écrit. Or, leurs expositions du Jeu de Paume et du Centre Pompidou le prouvent: il s'agit de deux artistes qui ont construit une œuvre cohérente sans quitter la ligne qu'ils s'étaient fixée. C'est en soi une vertu.

Georges Mathieu, Rétrospective. Galerie du Jeu de Paume (Paris, tél. 00331/47 03 12 50). Jusqu'au 6 oct.

Daniel Buren, Le musée qui n'existait pas. Centre Pompidou (Paris, tél. 00331/44 78 12 33). Jusqu'au 23 sept.