Sa dissidence de cigale. Son charme est sans doute là. La chorégraphe française Mathilde Monnier n’a jamais voulu marcher comme les autres. Son pas, son rythme, ses pièces tellement distinguées, elle les peaufine, depuis trente ans, dans ces tanières que sont les théâtres, la Salle des Eaux-Vives à Genève ces jours. C’est là qu’on la cueille à 13 heures, en plein conciliabule, cernée par une tribu d’oiseaux ébouriffés, des élèves de la Manufacture, Haute Ecole des arts de la scène. Elle dispense des conseils, après un filage de A Dance Climax, cette pièce qu’elle a commencé à répéter au printemps à Lausanne, avant que l’élan ne soit brisé par le covid et son empire funeste.

Cette danse, elle l’a reprise à toute berzingue il y a dix jours pour la présenter ce jeudi et ce vendredi à un public de pros – le seul autorisé. Dans le foyer, elle souffle que ce travail, dans un contexte où tout paraît englué dans une anxiété sans fin, est une riposte. «Pour les danseurs, pour les rares spectateurs, c’est l’affirmation qu’il y a encore un avenir. C’est une résistance à l’effondrement, à la solitude.»

Chez moi, il ne fallait surtout pas sortir du cadre. Il fallait être comme les autres, bien-pensants. Fillette, j’étais réfractaire à cet ordre. Je le suis toujours

Mathilde Monnier

Mathilde Monnier ne compte pourtant plus les spectacles: des détournements de formes, des salutations à des artistes admirés – Merce Cunningham, la rockeuse PJ Harvey – et même une confession quand, en 2005, elle raconte, sous les projecteurs, ses racines de nantie, au côté de l’écrivaine Christine Angot – La Place du singe. Mais ce A Dance Climax que personne ou presque ne verra touche à ce qu’elle a de plus vital: ses poumons.

La danse, cet antidote

Un appel d’air. Parce qu’il vient à manquer, quand des incendies ravagent des forêts australiennes, désastre qui la hante, dit-elle. Parce qu’il se dérobe à elle depuis ses premiers galops sur les plages du Maroc où elle a grandi avec ses parents. Son destin de danseuse, ses dessins de chorégraphe viennent de là, d’un souffle toujours menacé d’être coupé. C’est ce qu’elle vous raconte en camarade, voix ensoleillée de vouivre.

«Toute petite, j’avais des crises d’asthme terribles. Mes parents devaient m’hospitaliser. L’humidité avait des conséquences affreuses. Je manquais d’air. C’est la danse qui m’a soignée, enfant déjà, physiquement et psychiquement. Au studio, je n’ai jamais eu de crise, jamais. C’est un espace paradisiaque.»

Danser, donc, par la bande d’urgence. Chez les Monnier, on est plutôt avocat que saltimbanque. Surprise: ils lâchent la bride. «J’étais la troisième enfant, je ne correspondais pas aux critères familiaux. Chez moi, il ne fallait surtout pas sortir du cadre. Il fallait être comme les autres, bien-pensants. Fillette, j’étais réfractaire à cet ordre. Je le suis toujours.»

On l’imagine alors à l’aube des années 1980. Elle est plutôt Gavroche que Cosette, elle a des désirs de lendemains qui chantent. La gauche triomphe le 10 mai 1981. Jack Lang, ministre de la Culture, mise sur des arts en rupture de bienséance, la danse contemporaine notamment. Mathilde Monnier et ses allures de sylphide séditieuse rencontrent d’autres impatients. Une scène jaillit, dont elle fait partie.

Moissons en or, se souvient celle qui dirigeait récemment encore le Centre national de la danse à Pantin. «C’était plus facile pour nous que pour la jeune génération à qui on demande de faire ses preuves sans cesse. Je n’ai pas eu l’avantage de faire une école comme eux, j’aurais adoré avoir le temps d’apprendre, mais j’étais plus libre.»

Elle fédère autour d’elle des bandes d’interprètes. Pas une famille, surtout pas. Mais des brigades ailées qui sondent des territoires peu connus, celui du dérèglement psychique. Elle prend position aussi, en 1995 en particulier, contre la démission des pays occidentaux face aux massacres des Bosniaques.

Et le mouvement #MeToo? Les cercles de la danse ont-ils été gagnés par l’urgence d’arracher les bâillons? «Il y a encore une parole qui n’est pas sortie, des abus qui n’ont pas été dénoncés, des histoires qu’on ne veut pas dire parce que le milieu est petit, qu’il y a beaucoup d’amitiés, des relations de pouvoir, des gens qu’on ne veut pas dénoncer. Reste que notre pratique est inséparable du toucher, qu’il est technique, qu’il ne devrait pas être sexuel. Entre les deux, la frontière est ténue.»

Le poids du silence

Dans un moment, après la séance photo, Mathilde Monnier filera vers la gare, cap sur Montpellier où elle vit. Dans le train, elle soupèsera cette solitude qui est l’autre virus de la période. «Jusqu’à l’été passé, les gens s’appelaient, les colloques sur le monde d’après foisonnaient. Aujourd’hui, c’est le silence qui règne. Les artistes n’ont plus de projet.»

Ce qui la porte, dit-elle, ce sont les livres, comme toujours, ceux des philosophes, de Jean-Luc Nancy, du jeune Baptiste Morizot dont elle a beaucoup offert Manières d’être vivant. Récemment, elle a aimé Croire aux fauves de la jeune anthropologue française Nastassja Martin.

C’est l’histoire vraie de Nastassja qui tombe sur un ours dans une forêt du nord de la Sibérie. Il ferme sa gueule sur son visage, mais elle parvient, d’un coup de couteau, à le repousser. Défigurée, elle sonde ce territoire où l’humain et l’animal s’aspirent mutuellement. Mathilde la dissidente cherche de ce côté-là les matières de sa liberté. En cigale qui danse pour chasser le spleen de l’époque.


Profil

1959 Naissance à Mulhouse. Elle passe son enfance au Maroc.

1994 Elle prend la direction du Centre national chorégraphique de Montpellier.

2005 Elle déterre ses racines bourgeoises dans «La Place du singe», aux côtés de l’écrivaine Christine Angot.

2008 Elle cosigne avec La Ribot «Gustavia», duo burlesque présenté à la Comédie de Genève.

2013 Elle dirige le Centre national de danse à Pantin.


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