Entretien

«En matière de création, il faut faire sauter les barrières cantonales»

Priorité à la diffusion des artistes genevois, soutien au livre, collaboration avec les autres cantons: Pierre-Alain Hug dévoile ses ambitions à la tête du tout nouvel Office de la Culture et du Sport

L’homme le plus recherché de la République, c’est lui, Pierre-Alain Hug. Dans la jungle culturelle genevoise du moins. Depuis novembre, ce Valaisan de 43 ans au profil paisible tient les rênes d’une diligence jamais vue au bout du lac: le tout nouvel Office cantonal de la Culture et du Sport. Sous sa direction, une quarantaine de personnes secouées par le cahot d’un déménagement en cours, direction la campagne.

Sport et Culture. D’un côté, Chris McSorley, l’entraîneur adulé et néanmoins chahuté du Genève-Servette; de l’autre, Zep, Tom Tirabosco & cie, soit l’école genevoise de la BD. Tels seront les interlocuteurs de Pierre-Alain Hug. Grand écart extravagant, dites-vous? Mais non. Le résident de la maison blanche du chemin de Conches (nouvelle adresse de l’office) s’enflamme aussi bien pour le hockey – «j’aime la vitesse de ce jeu, je suis déjà allé deux fois aux Vernets» – que pour Titeuf et ses potes: il a dirigé le festival de Sierre.

Certitude ici: la mission de Pierre-Alain Hug nécessitera l’endurance. Tout est à réinventer, à commencer par la politique culturelle cantonale, bouleversée par la répartition des tâches avec la Ville. Suite au grand partage – d’aucuns parlent de braderie – le canton se concentrera sur le soutien au livre, la diffusion des créateurs genevois, les écoles de musique. La municipalité, elle, financera la création, les théâtres dont la Nouvelle Comédie, le Musée d’art et d’histoire, le Grand Théâtre jusqu’à nouvel avis, etc.

Inégale, la répartition? Contestable? Pierre-Alain Hug ne se prononce pas sur sa pertinence. Il a œuvré naguère pour le CIO; il s’est occupé de la coordination des centres culturels suisses à l’étranger pour Pro Helvetia. Il a appris à se jouer des culs-de-sac administratifs. Il ébauche ici un premier cap en stratège sportif. «Au hockey, j’aime la tactique de développement d’une attaque.»

Le Temps: Sport et culture, n’est-ce pas contre nature?

Pierre-Alain Hug: Non, Genève se montre novateur. Ce sont des champs différents certes. Mais du point de vue des politiques publiques, notre action touche dans les deux cas des amateurs et des professionnels. Ne parle-t-on pas en outre de spectacles culturels et sportifs? Ce sont enfin deux domaines formateurs, constitutifs de toute personnalité.

– Vous devez inventer un office. Qu’est-ce que cela signifie?

– Il faut que les équipes apprennent à se connaître. Et que l’expertise acquise dans un champ profite aux autres. Je vous donne un exemple. Dans le domaine culturel, il existe un programme à nul autre pareil en Suisse qui s’appelle «Ecole et Culture.» Cette offre permet aux enfants en âge de scolarité de découvrir des spectacles. La section sport peut s’inspirer de ce programme et viser cette excellence.

– Si vous deviez citer une priorité dans le domaine culturel?

– La diffusion. Nous avons comme mission de diffuser la création. Notre ambition est que les artistes puissent rencontrer très vite le public des autres cantons, de France voisine, de Suisse alémanique, de l’étranger. Nous serons proactifs.

– C’est-à-dire?

– Nous pourrions solliciter des directeurs d’institutions outre-Sarine, leur proposer d’accueillir des productions genevoises. Mais aussi nous adresser aux responsables culturels des cantons. On doit s’inspirer de Cinéforom, la fondation romande pour le cinéma, qui réunit les cantons francophones et les Villes de Lausanne et de Genève. On ne peut plus penser en termes d’entités cantonales. N’importe quel groupe de musique qui a une ambition de rayonnement sait qu’il ne peut se satisfaire du bassin local. C’est encore plus naturel pour les créateurs numériques. Faire sauter les barrières est un objectif majeur.

– Un exemple d’initiative?

– Quand je travaillais pour Pro Helvetia, nous avons conçu avec celui qui est devenu mon homologue bâlois un programme destiné à Bâle et à sa région. De jeunes créateurs ont pu bénéficier d’un bassin plus grand que celui de leur canton, entre la France, l’Allemagne et la Suisse. Il faut qu’on puisse monter ce genre d’opération pour que les artistes et les sportifs sortent du canton.

– Les acteurs culturels s’inquiètent de voir votre office planer très haut au-dessus de leurs préoccupations…

– Je comprends cette angoisse. Je réponds à toutes les demandes de rendez-vous. Mais la répartition des tâches est mon socle. La politique du livre est confiée au canton. Nous serons dans ce domaine plus proches des milieux concernés qu’auparavant.

– Serez-vous le Jack Lang genevois? Hanterez-vous les théâtres, les festivals?

– J’aime Jack Lang, mais je ne suis pas élu. Le pouvoir est politique. J’ai pour ma part une responsabilité de mise en œuvre. Et de propositions. Actuellement, je n’arrive pas à fréquenter les salles, je suis accaparé par le management. Mais ça viendra.

– A quoi ressemble une journée type?

– Je commence à 7h30, dans le train à la gare de Neuchâtel, où j’habite encore – c’est provisoire. Il n’y a pas d’heure de rentrée fixée. Dans mes journées, il y a ce qui va vite, les décisions liées au management et ce qui est plus lent, les mille et une discussions avec les acteurs culturels et mes collaborateurs pour constituer les politiques dont j’ai parlé.

– Quelle est la singularité genevoise pour le candide que vous êtes?

– L’offre est formidable. Mais j’ai l’impression que les acteurs culturels oublient qu’il y a d’autres choses qui se passent ailleurs. Si on a envie que nos artistes aient du succès loin de leurs bases, on doit être conscient qu’il en existe de très bons aussi ailleurs et qu’il faut se nourrir de leurs expériences, de leurs stratégies pour se développer.

– Quel est le livre que vous aimez offrir?

– Ça dépend à qui! J’offre souvent «Tokyo électrique», œuvre de cinq auteurs japonais qui déclinent la vie au Japon avec beaucoup de finesse. Dans le domaine de la BD, j’offre volontiers des albums de Marc-Antoine Mathieu, auteur notamment de la série Julius Corentin Acquefacques. C’est d’une intelligence folle.

– La musique qui vous ravit?

– Celle du contrebassiste Avishai Cohen qui m’émeut. Il sera présent au Cully Jazz pour deux concerts. Je ferai tout pour ne pas le manquer.

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