Futur antérieur

En matière de terrorisme, Wittgenstein invite à ne pas confondre causes et raisons

Gauthier Ambrus convoque le philosophe pour examiner notre besoin acharné d’explications

La tuerie de San Bernardino, avec le profil un peu atypique de ses deux protagonistes, a donc relancé le débat sur les causes du terrorisme – islamiste en l’occurrence –, déjà entamé au lendemain des attentats de Paris. On aura lu et entendu un peu de tout: intégration ratée, déracinement, réaction au racisme ambiant, tensions à l’intérieur de l’Islam, idéologie de haine, nihilisme d’une génération, etc. Autant de clés de compréhension prometteuses ou discutables, c’est selon, mais qui laissent forcément sur sa faim Comment en effet expliquer de manière satisfaisante le passage à la violence extrême? On piste les «causes profondes» avec autant d’acharnement – et une note désespérée en plus – qu’on chassait hier les boucs émissaires. Ce déferlement d’efforts explicatifs a finalement de quoi laisser perplexe. Où trouver une méthode assez perspicace pour faire tenir ensemble tous ces explications partielles, les hiérarchiser, nuancer, trier? Bref, est-il vraiment certain qu’elles nous mèneront quelque part?

Chemin de traverse

Avant d’aller plus loin, prenons un bref chemin de traverse, en espérant qu’il nous fasse gagner du temps en nous évitant quelques ornières. La philosophie analytique de Ludwig Wittgenstein (1889-1951) nous l’indique. Dans ses travaux pionniers pour fonder une nouvelle approche du fonctionnement de l’esprit – à partir d’une réflexion sur les différents usages du langage mis en jeu par les activités humaines –, Wittgenstein défend une distinction qui fera du bruit, celles des causes et des raisons.

Le double usage du mot «pourquoi», qui porte aussi bien sur la cause que sur le motif, ajouté à l’idée que nous pouvons connaître nos motifs et pas seulement les conjecturer, est à l’origine de la confusion qui nous fait croire qu’un motif est une cause dont nous sommes immédiatement conscients, une cause «vue de l’intérieur», ou encore une cause vécue. Fournir une raison, c’est comme fournir le calcul par lequel on est arrivé à un certain résultat.
Ludwig Wittgenstein, Le Cahier bleu, 1934

Domaine empirique

Notre intellect peine à se départir d’un réflexe causaliste qui trace des connexions entre différents phénomènes, sans qu’elles correspondent nécessairement à quelque chose dans la réalité. Rigoureusement parlant, la causalité n’est qu’une hypothèse en attente de vérification, que seule l’expérience scientifique peut confirmer ou infirmer. Les raisons, ce sont les motifs par lesquels nous expliquons nos actions ou celles d’autrui, en les confondant bien souvent avec la catégorie précédente. Contrairement aux causes, nous n’avons aucune difficulté à les connaître, puisque nous nous les donnons nous-mêmes ou nous les inférons chez les autres. Alors que les causes relèvent du domaine empirique (et donc de la science), les raisons appartiennent à celui de l’évaluation rationnelle (et donc des «sciences humaines»). Les premières fournissent une explication de type déterministe, les secondes se contentent d’éléments de compréhension. En les mélangeant, on risque de créer de faux problèmes ou de fausses certitudes, comme dans le cas de la psychanalyse, à laquelle Wittgenstein reproche de vouloir se faire passer pour une science.

Raisons et causes

Lorsque nous cherchons des explications au terrorisme, nous manions donc des raisons, et non de véritables causes. Il ne s’agit certes pas de réduire le phénomène à sa violence ou de se complaire dans l’ignorance. Mais de garder à l’esprit que les «raisons» que nous lui trouvons ne sont en aucun cas identifiables à des causes directes. Sans cette précaution, les motivations que nous attribuons de l’extérieur aux terroristes risqueraient de s’amalgamer dangereusement avec celles qu’eux-mêmes invoquent pour justifier leurs actes. Car leur champ d’appréciation est ouvert par définition à tous les acteurs. On aurait alors vite fait de transformer en causes perdues des raisons qui valent bien qu’on se penche sur elles.

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