Critique: «Go», spectacle de danse de la Cie de l’Estuaire, Genève

Matières en migration au Galpon

Une sirène de navire donne le coup d’envoi. Départ en grande pompe ou entame sinistre? Danger, plutôt: les danseurs qui sillonnent le plateau du Galpon de leurs courses et leurs roulades au sol semblent inquiets. La lumière, orange pâle, mange les couleurs chaudes et les transforme en zombies aux aguets. Go, dernière création de l’artiste genevoise Nathalie Tacchella, qui fête les 20 ans de sa Compagnie de l’Estuaire, commence fort.

Nathalie Tacchella aime travailler avec les matières. Dans Newton 1 2 3, pièce de 2002, les danseurs défiaient les lois de la gravité en se mesurant à des plots et des caissons en bois. Ils escaladaient, glissaient, cherchaient un équilibre qui toujours se dérobait. La proposition racontait la difficulté de composer avec les objets. Idem dans Les Tables, en 2005. Six danseurs en lutte contre le monde matériel construisaient et déconstruisaient des tables en faisant valser les éléments. Dans Go, on retrouve ce côté Meccano, à travers des tubes métalliques et des galets massifs, mais le ton est moins ludique.

Dans cette création anniversaire flotte une ambiance de flux migratoires douloureux, d’exil. Cette longue séquence du début, notamment, où les danseurs imbriqués, magma en mouvement, évoquent ainsi les naufragés du Radeau de la Méduse sur fond de vent hurlant. A tour de rôle, l’un d’eux se hisse hors de la masse et affiche une grimace d’effroi. On repense alors au programme qui annonce: «Go est une critique des groupes dominants qui se répartissent les territoires sur lesquels se développent leurs projets économiques et sociaux.»

Paradoxalement, le spectacle s’allège lorsque les matériaux lourds entrent en scène. Avec les tubes métalliques que les danseurs dispersent et plantent sur le plateau, Nathalie Tachella pointe l’arbitraire des frontières. Et aussi leur destin éphémère, puisque, à peine plantés, les tuyaux sont aussitôt terrassés. Manière de dire qu’on a les limites qu’on s’impose. Quant aux galets géants – 14 kg, quand même! –, ils sont autant de pions que Marion Baeriswyl, Antonio Buil, Ismael Oiartzabal, Ambre Pini et Diane Senger déplacent sur le sol comme un jeu de charret.

Pour raconter quoi? Des notions de territoires, de tracés là aussi. Un schéma un peu répétitif, mais qui séduit par la qualité des mouvements. Parfois, les danseurs se couchent le long de ces lignes de démarcation et on pense autant aux tranchées qu’au confort paisible d’une maison. Nathalie Tacchella a ce talent: créer des associations qui invitent à la réflexion.

Go, jusqu’au 3 mai, Théâtre du Galpon, Genève, 022 321 21 76, www.galpon.ch