Régulièrement sélectionné et primé à Cannes (Gomorra, 2008; Reality, 2012; Dogman, 2018), Matteo Garrone présentait en début d’année son dixième long métrage à la Berlinale. Pinocchio aurait dû sortir en avril et, alors que sur d’autres territoires il a été proposé en streaming, son distributeur suisse a eu l’excellente idée de privilégier le grand écran.

«Le Temps»: Pourquoi raconter une nouvelle fois l’histoire de «Pinocchio», le récit de Carlo Collodi ayant déjà été adapté tant de fois au cinéma?

Matteo Garrone: Pinocchio m’est familier. Mais je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup d’éléments dont je ne me souvenais pas quand je l’ai relu, une fois adulte. Et de nombreux autres qui n’avaient encore jamais été racontés à l’écran. J’ai alors compris qu’il y avait une faille; la possibilité, tout en restant fidèle au grand chef-d’œuvre de Collodi, de surprendre de nouveau le spectateur. De vaincre sa méfiance, même légitime, envers une nouvelle adaptation, de lui faire oublier dès les premières minutes une histoire qu’il connaît déjà et de l’emmener dans un monde magique.

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Vous avez pour cela choisi de coller fidèlement au récit original…

Pinocchio est un texte labyrinthique, où il est facile de se perdre. Nous avons essayé de concentrer le cœur de l’histoire sur le rapport d’amour entre père et fils. Notre travail de recherche a duré plusieurs années. Il s’est basé sur le texte de Collodi, mais aussi sur les illustrations dessinées par Enrico Mazzanti grâce à un dialogue direct avec l’auteur. Il m’a donc paru important de construire des images simples, essentielles, presque monochromatiques dans certains cas. Le rapport avec les animaux, comme allégories de la société, était aussi fondamental. Mais contrairement à la fable, mes animaux ont une forme anthropomorphique. Voir un animal parler, comme dans les live actions de Disney, m’est étrange, sonne faux. J’ai préféré créer des créatures à moitié humaines et à moitié animales.

Vous avez toujours affirmé que vos personnages doivent avoir un écho en vous. C’est le cas de Pinocchio?

Pour réaliser un film, je dois toujours ressentir un lien profond avec le personnage. Je dois aussi imaginer un monde et ressentir en moi la possibilité de trouver une façon inédite de le raconter. Je dois voyager à l’intérieur de l’âme des personnages que je raconte et de leurs conflits. J’ai dessiné le premier story-board de Pinocchio quand j’avais 6 ans! Je l’ai encore aujourd’hui devant mon bureau. Je crois que c’est l’une des plus belles choses que j’aie jamais faites. Cette histoire m’accompagne depuis plus de quarante ans. C’est peut-être pour cette raison que mes films ressemblent toujours à des fables. Je me reconnais aussi beaucoup dans le thème central de l’œuvre, dans le rapport entre le père et son fils. Je pense que ce film est débiteur de mon amour pour mon fils. Je suis donc né et j’ai grandi comme Pinocchio pour ensuite devenir en un certain sens Geppetto.

Après «Reality», «Tale of Tales» et «Dogman», peut-on dire que vous êtes un conteur de fables noires?

Les fables parlent de nous, de nos désirs, de nos conflits. L’humain et ses contradictions me fascinent. Les fables sont fondamentales pour comprendre la réalité, car elles n’ont pas de temporalité. Pinocchio, même s’il est situé à la fin du XIXe siècle, est extrêmement moderne. Aujourd’hui encore, le monde est rempli de chats et de renards. Dans Tale of Tales, inspiré de fables du XVIIe siècle, il était déjà question de chirurgie esthétique, de redevenir jeune. Gomorra aussi, bien que dans un style plus documentaire, est d’une certaine manière une fable noire. Le film raconte l’enfance violée, la violence du monde et de la façon dont ces personnes se battent quotidiennement pour survivre.

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Vous êtes régulièrement cité comme l’un des héritiers de Federico Fellini. Qui est-il pour vous?

Comme Roberto Rossellini, il est une de mes plus grandes références. Notre génération tente humblement de construire un pont pour nous rapprocher de la grande tradition du cinéma italien célébrée dans le monde entier dans les années 1960, et qui nous a formés, en Italie comme ailleurs. Il arrive parfois que le marché pousse à des choix qui semblent ambigus, comme tourner en anglais, ce qui rend peut-être la distribution plus facile. Mais j’aurais très bien pu réaliser Tale of Tales en italien. Un film est international s’il est bon. Il se vendra à travers le monde à cette condition. Je pense que Pinocchio est un film profondément italien. J’en suis très fier. Son authenticité et sa force sont liées à son italianité.


Pinocchio, de Matteo Garrone (Italie, France, Royaume-Uni, 2019), avec Federico Ielapi, Roberto Benigni, Rocco Papaleo, Marine Vacth, Massimo Ceccherini, 2h05.