Il tournoie autour de ses nuages lucioles, de ses animaux soufflés, attentif à la plus infime dépression de la matière. Il aime les voir de nuit. Ce sont des lampes aux formats improbables, aux nuances rebelles, dont les teintes se métamorphosent lorsqu'elles s'éclairent. La description des objets, seule, suffit à capter l'imaginaire. «Petits nuages»: composition de granulés de silice agglomérée. «Animal extraordinaire»: couleur composée d'une superposition de verre bleu fumé et de verre pomme opaque. Dans ce Jardin de Lumières que Matteo Gonet a concocté pour le Centre d'Arts appliqués contemporains de Genève, les sables liquéfiés dessinent un monde de fables. Foisonnant comme l'esprit de son inventeur.

Il ne se rappelle pas précisément comment c'est arrivé, comment il est devenu l'un des maîtres verriers les plus prometteurs du moment. Lorsqu'il évoque sa trajectoire fulgurante, Matteo Gonet choisit des mots simples, des images à usage instantané. Long visage d'enfant ancien, au regard rapide, il parle de lui-même avec la pudeur de ceux qui ne cherchent pas à prouver quoi que ce soit. Il venait de fêter son 15e anniversaire, vivait en Valais. Il aperçoit un reportage télévisé où il est question du travail du verre. «Je souhaitais apprendre un métier doué d'une histoire, être instruit par un maître. J'avais besoin d'une discipline quotidienne qui implique mon corps entier. Je sentais aussi qu'il me fallait quitter la Suisse.»

Dans l'annuaire, il dégotte le nom d'un verrier de sa région. Dans cet atelier, les atmosphères le sidèrent. Des histoires d'odeur âpre, les incandescences du four, les matières en mutation, presque un laboratoire d'alchimiste. En un instant, il est conquis. Il rassemble quelques affaires et s'inscrit à la Glasfachschule de Zwiesl, une vieille école de Bavière située dans une région où les artisans, depuis des siècles, fabriquent des objets solides. Des verres traversés de picots pour qu'ils ne glissent pas dans la main lorsque la nourriture graisse. «J'ai débarqué dans un milieu d'hommes très machistes, qui trinquaient à la bière dès le matin.» Ambiance. Le lieu en a refroidi plus d'un. Matteo Gonet s'obstine. Il vient de découvrir le verre soufflé à la canne, une technique dont il n'est toujours pas revenu.

«Le travail m'a captivé d'emblée. Lorsque le verre est froid, cela ne m'intéresse pas vraiment. Mais quand il est chaud, on ne peut pas interrompre le processus de mise en forme. Tout se joue au geste près, au souffle près. Tu dois réfléchir avant.» Il parle de sensations dont on ne sait rien, de rituels qui nous sont étrangers. Et pourtant, Matteo Gonet rend palpables les transformations minérales qui ont lieu dans l'atelier. Les secondes où un amas rougi se change en verre à pied ou en lustre précieux.

Le verre a ses Mecque, ses Vatican. Nancy, d'abord. Les verriers Daum et Gallé y règnent en saints. Matteo Gonet sait qu'il doit passer par là pour peaufiner son savoir. Au Centre du Verre, une institution où, une fois encore, il est intégré comme la plus jeune recrue, on lui offre la possibilité de poursuivre son apprentissage en compagnonnage, une méthode qui correspond trait pour trait à ses attentes. Voyager et se coltiner à des patrons aux secrets transmis seulement de père en fils. Il a 18 ans. Il s'installe à Venise chez un maître qui l'engage comme troisième assistant. Il doit se lever à l'aube pour allumer le four, préparer les cannes, nettoyer l'atelier. En Italie, puis en République tchèque, en Espagne et en Angleterre où un maître tyrannique passe ses nerfs sur les nouveaux venus, Matteo Gonet nourrit sa vocation. A midi, lorsque chacun quitte l'atelier pour déjeuner, lui saisit les cannes et tente de reproduire les pièces que le verrier a réalisées dans la matinée. «Si j'atteignais mon but, je cassais l'objet. Je ne suis ni matérialiste, ni sentimental.» Amoureux des formes uniques, le jeune homme ne se voit pas copier, sa vie durant, les mêmes traditions ancestrales. En 1998, pour son travail final à l'école de Nancy, il présente un casque de verre. Qui choquent la plupart des professeurs. «On m'a dit qu'il fallait que je choisisse entre une carrière artistique et le métier de souffleur. Je n'ai jamais voulu trancher.»

Diplômé l'année dernière de la Gerrit Rietveld Académie, les Beaux-Arts d'Amsterdam, Matteo Gonet a réalisé en Hollande des costumes de théâtre, des accessoires de mode. Dans des boîtes de nuit de la capitale, il a créé des performances autour du verre, multiplié les champs d'exploration et inauguré sa série d'animaux polychromes. A 23 ans, il vient d'être engagé comme maître verrier par le CIRVA (Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques) de Marseille, où il met en forme les visions d'artistes contemporains en résidence. Depuis lors, il ne cesse de voyager en Europe pour présenter ses travaux personnels à des industriels, se rend compte que, depuis huit ans, il n'a pas passé plus de deux semaines dans sa famille.

Au sein de Logos Concept, un collectif qui réunit deux architectes et un céramiste romands, il invente un art fonctionnel. Un verre à dent en forme de canine, qu'il fait fabriquer en Bohème. Une libellule qui luit la nuit. Des souris vertes dont la queue est une prise électrique. «J'essaie de développer une esthétique propre sur des objets commercialisables.» Lorsqu'il dit cela, ses yeux brillent. Comme certains verres soufflés. n

«Jardin de Lumières» Matteo Gonet. Centre d'Arts appliqués contemporains. Place de l'Île 1, Genève. Lu-ve 13 h-19 h, sa 11 h-17h. Tél. 022/310 16 18. Jusqu'au 14 septembre.