On ne parlera pas de prince du lied, ni d’ogre du lied – il faudrait un entre-deux. Matthias Goerne est une pointure dans la mélodie allemande. Il a pris le relais de Dietrich Fischer-Dieskau, alors qu’il possède un grain de voix sensiblement différent. Voyez son allure: large, costaud, quoique pas très grand, qui prend possession de la salle dès qu’il chante Schubert ou Schumann. Et cette façon très spéciale d’onduler de son buste.

Oui, il y a une sensualité chez Matthias Goerne, en dépit d’un corps bâti à la hache. Il chante ce soir le cycle La Belle Maguelone de Brahms avec Yuja Wang à Verbier. On imagine le contraste entre la pianiste à la silhouette fuselée (et sexy) et ce champion de la narration. «Je ne veux pas un accompagnateur servile, le pianiste doit avoir une personnalité et faire des propositions qui me surprennent», déclarait-il il y a deux ans au Figaro. Et cette obsession se révèle à l’occasion d’une rencontre au Chalet d’Adrien, à Verbier. Sa tenue décontract’, en bas de jogging, tranche avec son absorption sur scène.

Les littératures, la musique, la peinture, il y a été exposé dès son enfance. «Mon père et ma mère travaillaient dans le milieu du théâtre. Ils étaient des «dramaturges».» Né à Weimar en 1967, de l’autre côté du Rideau de fer, il dit «ne pas avoir souffert» du climat sociopolitique de la RDA. «Mon père était l’intendant de la scène théâtrale à Dresde. Le fait de donner des concerts et de travailler déjà alors que j’étais aux études me paraissait normal parce que j’ai grandi dans cette atmosphère.»

Dietrich Fischer-Dieskau, «un grand soutien»

Avec le recul, Matthias Goerne s’estime chanceux d’avoir pu bénéficier d’une structure «très encadrante» à la Haute Ecole de musique de Leipzig. Mais il avait déjà un pied à l’Ouest. «Je n’avais que 22 ans lorsque le mur de Berlin est tombé. J’avais eu la chance de pouvoir voyager auparavant, parce que j’avais eu de bons résultats vocaux. Dietrich Fischer-Dieskau a été d’un grand soutien: il m’avait invité à participer à sa masterclass à Berlin. Mon école m’avait donné son accord; les instances de la Stasi devaient dire oui. De toute façon, cette dictature socialiste très faible et idiote était déjà en train de s’effondrer!»

On imagine Fischer-Dieskau exigeant, pointilleux. «Il parlait d’articulation, bien sûr! Quand il y avait un passage fort, il disait qu’il fallait chanter de manière longue la voyelle et marquer la consonne. Mais nous étions différents. J’ai une voix plus basse que lui. Lui-même m’a dit que je devais trouver ma propre manière. Je l’adore pour ça, parce qu’il n’essayait pas de plaquer ses opinions et convictions au point de vouloir changer la nature du timbre.»

Avec Schwarzkopf, pas de rigolade

Avec Elisabeth Schwarzkopf, ce fut une autre paire de manches. Pas question de rigoler. «D’une certaine manière, c’était plus intéressant parce qu’elle était subjective et controversée. Elle forçait les situations: «Ça m’est égal ce que vous pensez, disait-elle, mais chantez comme je le veux, et après cette leçon, peut-être ressentirez-vous ce que moi je ressens comme étant juste…» Matthias Goerne a tiré parti de cette contrainte. «Pour moi, en fin de compte, ça a représenté un plus grand défi. C’était plus clair. Au moins, vous pouviez vous dire: ça, ce n’est 100% pas ma manière de faire, ou alors j’ai découvert quelque chose que je n’avais pas eu à l’esprit auparavant.»

L’opéra, il le chante à doses homéopathiques. Parce que cet univers-là ne lui parle autant que le théâtre. Il a chanté Wozzeck, Barbe-Bleue, Wolfram ou encore Matthias le peintre de Hindemith à l’Opéra de Paris (avec Olivier Py et «l’impressionnant dispositif scénographique» de Pierre-André Weitz). On ne peut pas dire qu’il soit le plus mobile des comédiens, mais dès qu’il ouvre la bouche et qu’il personnifie un texte, avec sa coloration émotionnelle, ses contradictions, on est pris aux tripes. Depuis peu, il se mesure à Wotan. Il a même entamé un cycle du Ring au disque (chez Naxos), sous la baguette de Jaap van Zweden.

Un «legato» qui vous enrobe

L’autre magie de l’interprète, c’est sa capacité à se renouveler selon l’accompagnateur avec lequel il travaille. Il n’hésite pas à solliciter des artistes de la jeune génération, comme Daniil Trifonov ou Yuja Wang. Mais il a aussi chanté avec des légendes, comme Alfred Brendel. «Avec lui, c’était un réel défi. Bien sûr, il avait une personnalité et des convictions très fortes, mais l’atmosphère de travail était amicale, avec beaucoup de respect mutuel. Il était nécessaire que nous répétions pour parvenir à un compromis, dans le meilleur sens du terme.»

Avec Christoph Eschenbach, merveilleux pianiste-chef d’orchestre, c’est à peine s’ils ont besoin de parler. «Il a une capacité à s’adapter, à saisir au vol des idées et à leur infuser une nouvelle ligne: c’est stupéfiant! Si une phrase est très longue, il m’arrive de lui demander de m’accorder un peu plus d’espace avant de prendre ma respiration, mais le reste est souvent totalement différent de ce qu’on a fait en répétition!» D’ailleurs, les voir en scène tient du sortilège. C’est parfois très culotté, avec des tempi très étirés, des respirations qui n’en finissent pas. Le legato de Matthias Goerne vous enrobe. C’est comme un drapé aux moirures profondes. On ne sort pas indemne de lectures si subjectives.


Matthias Goerne et Yuja Wang, ce lundi 25 juillet à 20h à l’église de Verbier. www.verbierfestival.com