Matthias Langhoff et Olivier Py, des géants à la Comédie de Genève

Saison A la tête de la maison genevoise, Hervé Loichemol propose quatorze spectacles, dont une version du «Mépris» d’Alberto Moravia

«Alors, Monsieur le critique, que penser de ce programme?» Le directeur de la Comédie, Hervé Loichemol, vient d’achever une présentation de saison en forme de one-man-show . La salle comble est un peu fatiguée, mais salue la prestation. Elle soupèse surtout le plaisir à venir: 14 spectacles, ça en impose, c’est vrai; ­Shakespeare, Goethe, Hölderlin, Heiner Müller, Alberto Moravia, c’est une promesse de hauteur; quant aux metteurs en scène invités, de Jean Jourdheuil à Matthias Langhoff, d’Olivier Py à Marcial Di Fonzo Bo, ils incarnent le meilleur d’un certain théâtre. A la question du spectateur, on répond donc: «Oui, beau programme. Du lourd, comme on dit.» Mais entrons dans le détail.

Le démon du classique

«Notre saison fait la part belle aux pièces monstres», s’enthousiasme Hervé Loichemol. L’Illusion comique de Corneille relève de cette catégorie. La Française Brigitte Jaques-Wajeman en a offert ici même une version enchanteresse en 2004. C’est au tour du ­tandem Nicolas Rossier - Geneviève Pasquier, qui vient de prendre la direction du Théâtre des ­Osses à Givisiez, d’inviter le spectateur à plonger dans la grotte du magicien Alcandre. Le duo est ingénieux; la pièce merveilleuse.

Autre chimère, celle de l’auteur est-allemand Heiner Müller, qui écrit en 1976 Vie de Gundling Frédéric de Prusse Sommeil Rêve Cri de Lessing. Le titre vous effraie? Il ­cristallise un art d’écrire, de rêver le fragment, de penser la collision, de réfuter l’ordonnance linéaire. Le Français Jean Jourdheuil est de ceux qui, depuis les années 1970, ont diffusé l’œuvre de Müller dans l’aire francophone. Il mettra en scène ce classique du XXe siècle.

Belle surprise, l’Allemand Nicolas Stemann présentera un Faust qui a marqué le Festival d’Avignon l’été passé. Les acteurs du Thalia Theater de Hambourg proposent une version lumineuse de l’œuvre de Goethe. Hervé Loichemol, lui, s’attaquera à l’Himalaya, selon son expression, Le Roi Lear, son premier Shakespeare aussi. Il a confié le rôle-titre au Français Patrick Le Mauff, complice de longue date.

L’ombre de Godard

L’Allemand Matthias Langhoff hante la scène francophone depuis près de quarante ans – et un fameux Prométhée enchaîné monté avec Manfred Karge au Théâtre de Carouge en 1978. Il était pressenti pour succéder à Benno Besson en 1989 à la tête de la maison. La municipalité de l’époque, effrayée par ses revendications – consignées dans Le Rapport Langhoff – lui a préféré Claude Stratz. Il se faisait rare en France et en Suisse. Il revient avec un ­projet formidable, l’adaptation du Mépris d’Alberto Moravia, ce texte maniaque et clinique qui a inspiré à Jean-Luc Godard un de ses films les plus entêtants. François Chattot et Evelyne Didi ­joueront ce Cinéma Apollo, réalisé grâce au soutien de Vincent Baudriller et du Théâtre de Vidy – où il est aussi programmé –, du Théâtre Saint-Gervais et du Théâtre du Loup.

Le Français Olivier Py écrit comme il respire. Ses pièces ont la beauté de l’océan à marée basse: on y trouve de tout, le sublime et le trivial. Le nouveau directeur du Festival d’Avignon présentera Orlando ou l’impatience, porté par ses acteurs, Mireille Herbstmeyer, Philippe Girard, entre autres.

L’Argentin Marcial Di Fonzo Bo a joué pour Matthias ­Langhoff. Il monte Une femme de Philippe Minyana, avec Catherine Hiégel et Laurent Poitrenaux, deux bêtes de scène, comme on dit. Autre morceau croquant: El Triunfo de la libertad, fugue pour trois danseurs signée La Ribot, chorégraphe madrilène établie à Genève.

L’esprit de troupe

Hervé Loichemol y tient: depuis cette saison, un groupe de comédiens s’est formé, qu’on retrouve d’un spectacle à l’autre. Parmi eux, la formidable Camille Figuereo, Michel Kullmann, Ahmed Belbachir et la renversante Brigitte Rosset. Celle-ci apportera la touche d’humour de la saison, en clôture, dirigée par Jean-Luc Barbezat.

Epilogue

Les présentations de saison s’apparentent à des spectacles. En ouverture de celle-ci, Camille Figuereo a dit des extraits de Comment est la nuit? Essai sur l’amour du théâtre, signé de l’écrivain Jean-Loup Rivière. On entend: «Le théâtre s’adresse à moi mais à ce qui en moi est plus nombreux que moi.» Trop beau, non? Alexandre Demidoff

Rens. www.comedie.ch