Spectacle

Matthias Langhoff, passeur de feu à Genève

Onze jeunes comédiens boliviens jouent «La Mission» de Heiner Müller. Ils font passer le grand air des révolutions au Théâtre Saint-Gervais. Brûlant

Transmettre la torche. C’est à ce geste qu’on assiste avec émotion ces jours au Théâtre Saint-Gervais à Genève. Matthias Langhoff, 76 ans, fait ça dans La Mission, ce texte tout de bris, de fureur, de charogne signé Heiner Müller (1929-1995). Le metteur en scène, qui a grandi sur les ruines à Berlin, connaît bien la pièce et son auteur, cet écrivain est-allemand qui n’a cessé de démonter les antiennes idéologiques.

En 1989, Matthias Langhoff, qui venait de prendre la direction du Théâtre de Vidy, présentait au Festival d’Avignon une première version de La Mission. C’était fracassant. Aujourd’hui, il revitalise ce matériau avec une brigade de jeunes comédiens boliviens, issus de l’Ecole nationale de théâtre de Santa Cruz. Et c’est peu dire qu’ils reprennent avec brio le flambeau.

Le bonheur de la manœuvre

Mais le flambeau de quoi? D’une pensée du théâtre. Vague? Disons alors que cette pensée est un corps, une action, un bonheur de la manœuvre, une inquiétude, tout cela à la fois. Cette Mission bolivienne, sous-titrée Souvenir d’une révolution, est traversée par cette vitalité: l’exigence de reprendre la balle au bond – la balle de notre histoire donc, fût-elle moisie.

Le scénario de Müller? La Convention charge en 1794 les dénommés Debuisson, Sasportas et Galloudec d’organiser la révolte des esclaves noirs à la Jamaïque. Les trois envoyés spéciaux de la Révolution française s’embarquent pour la lointaine île. Mais la traversée n’en finit pas et pendant ce temps Paris s’offre à un petit général galvanique, Bonaparte. Le trio apprend ce renversement de perspective sur le rivage jamaïcain. Leur mission est a priori caduque. Fils de propriétaire, Debuisson pourrait bien s’en laver les mains. Pas sûr que ses acolytes consentent à ce reniement.

L’ombre de Staline

Cette trame est une chambre d’échos: Heiner Müller pense au moins autant à Bonaparte qu’à Staline. Les comédiens boliviens de La Mission, eux, ont leur propre histoire dans les veines. Mais voyez comment ça s’organise. Devant vous, un plateau en pente comme les affectionne Matthias Langhoff. A main gauche, un écran qui sera notre hublot sur la Bolivie. A l’avant-scène, une villageoise coupe des carottes en vue d’une soupe. A main droite, dressés comme des épouvantails, deux cadavres dans leurs cercueils – les envoyés de la Révolution, mais aussi les Communards exécutés après leur défaite à Paris en 1871.

L’arrêt de mort de la Révolution

La force de ce spectacle, ce sont ces glissements de terrain, une façon de retricoter l’histoire, de se frayer des passages dans les décombres de la mémoire. A l’écran, le fameux Angelus Novus, ce tableau de Paul Klee qui a appartenu à l’écrivain et philosophe Walter Benjamin, jette sur vous un regard vide. Il était censé annoncer une ère nouvelle. Il en signait au contraire l’arrêt de mort. Sur cet Angelus Novus passe la voix de Heiner Müller. Au premier plan à présent, un bellâtre possède une fille de joie sur une table branlante. Ils s’enflamment et le plateau s’effondre, comme un symbole.

La joie d’en découdre

Ces interprètes sont capables de tout. De rejouer, façon carnaval, le duel à mort entre Danton et Robespierre. Et d’endosser l’errance de ceux qui ont déchanté. Debuisson le traître sera châtié. A l’écran, il chaloupe sur le boulevard ocre d’une banlieue de Santa Cruz, l’élégance de naguère en charpie. Et voici qu’il tombe sur un cheval à l’agonie: ce flanc orphelin est notre misère.

Mais rien n’est tout à fait perdu. Car cette troupe-là possède comme un antidote: la joie contagieuse d’en découdre. Matthias Langhoff, ce merveilleux rusé, lui a transmis un flambeau: le feu de l’intranquillité, c’est-à-dire le refus des positions figées. Sur ce brasier, tous les élans sont possibles.


«La Mission. Souvenir d’une révolution», Genève, Théâtre Saint-Gervais, jusqu’au 5 novembre.

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