Carouge est son fief depuis une dizaine d’années. La cité sarde lui va bien. Matthieu Mégevand en partage la convivialité, le charme et la richesse culturelle. Dans l’arrière-salon d’un bistrot de la place du Marché, le jeune homme est chez lui. A l’aise, prolixe, le contact simple et généreux, on retrouve dans son regard vif, dans le débit rapide et le timbre de sa voix sonore, les traces de son père avocat, volubile et mélomane féru.

Après s’être intéressé à Roger-Gilbert Lecomte (La Bonne Vie) et Henri de Toulouse-Lautrec (Lautrec), il boucle une trilogie sur la création avec un roman consacré à Wolfgang Gottlieb Amadeus Mozart (Tout ce qui est beau). Des trois ouvrages, c’est celui qui lui aura pris le plus d’énergie et de temps. Deux ans de travail, d’écoute et de recherches intenses, avant de se consacrer enfin à l’écriture.

Le Temps: Après Lecomte et Toulouse-Lautrec, pourquoi le choix de Mozart?

Matthieu Mégevand: Comme pour les deux personnalités précédentes, il y a eu des évolutions. Ce que j’avais défini clairement et qui n’a pas changé, c’est une trilogie sur le rapport à la création et à la destruction, à travers des artistes morts jeunes, brûlés par leur passion. Je voulais explorer trois disciplines: la littérature, la peinture et la musique. J’ai hésité entre plusieurs possibilités et les choix ont fini par s’imposer. Pourquoi Mozart? Parce qu’il est le créateur absolu, le génie total, et qu’il a disparu à 35 ans alors que les deux autres sont décédés à 36 ans. Imaginez, avec ce qu’il a composé en si peu d’années, ce qu’il aurait pu produire en vivant plus longtemps. C’est vertigineux.

Vous avez dressé de lui un portrait romancé très minutieux, intime et vivant, en évitant d’aborder l’aspect musicologique. Pourquoi?

Parce que d’autres l’ont fait avant moi, beaucoup mieux, et que je ne suis pas musicologue. Ce n’est pas mon métier. Je me suis plongé dans sa très abondante correspondance familiale et celle de ceux qui l’ont fréquenté. L’essentiel est véridique, jusqu’au frac qu’il veut acheter à tout prix. J’ai consulté les partitions et écouté assidûment tout ce que j’ai pu trouver pour m’immerger totalement dans son univers. Il m’a fallu quatre versions avant d’aboutir à la définitive.

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Les œuvres que vous citez ont-elles une histoire particulière dans votre vie?

Elles me touchent spécialement, même s’il a été très frustrant d’en abandonner un grand nombre. Disons qu’elles sont les plus significatives et surtout qu’elles correspondent aux périodes les plus intéressantes que j’ai choisi de traiter dans sa vie. Le Requiem, le Quintette, le Concerto pour clarinette, les Sonates en do et la mineur pour piano, le Quatuor «les Dissonances», la Fantaisie, le Concerto pour piano «Jeune homme»: j’ai tenté de faire entendre par les mots ces merveilles musicales.

Pourquoi pas d’opéra?

Parce que c’est trop énorme, même si c’est un des aspects les plus importants de sa créativité.

Vous allez présenter un concert-lecture au Conservatoire ce mercredi avec le jeune pianiste Guillaume Bellom et un quatuor à cordes. Comment est né ce projet?

J’avais déjà fait quelque chose d’approchant pour Lautrec avec la musicienne rock Emilie Zoé. J’aime beaucoup le croisement des mots et des notes. Pour Mozart, il était évident qu’un concert avec sa musique s’imposait. Ma sœur, qui travaille pour l’agence Caecilia, m’a conseillé le pianiste. Et le directeur Thomas Jung a réuni un quatuor à cordes.

Vous avez choisi seul le programme?

Oui. Thomas Jung m’a fait confiance et m’a laissé cette liberté, essentielle pour moi. La collaboration avec les musiciens se déroule magnifiquement bien.

Comment avez-vous procédé?

En fonction des passages qui me tiennent à cœur, et des œuvres que je cite dans mon roman.

Vous intervenez entre les morceaux. N’auriez-vous pas eu envie de concevoir un projet plus imbriqué entre texte et musique?

Non, je pense que cela nuirait à l’écoute, et que chaque partie pâtirait d’un mélange.

Votre écriture est très musicale et votre rythme haletant, à l’image du tempérament et de la fébrilité créatrice de Mozart. Est-ce une volonté stylistique?

Ce n’est pas forcément un acte délibéré, mais un élan, une inspiration, une forme de nécessité. Il y a des fulgurances chez Mozart, sa vie l’a été, son talent aussi. J’ai essayé de suivre.

A quelles différences de destruction créatrice avez-vous été confronté avec les trois artistes de votre choix?

Lecomte s’est volontairement autodétruit après ses expérimentations de drogues et d’alcool. Lautrec a plutôt sombré dans l’ivresse festive. Sans maladie, Mozart aurait probablement pu vivre encore longtemps. Quand on connaît les musiciens qui l’ont suivi, comme Schubert ou Beethoven, on se demande ce qu’il aurait créé.

Vous réglez leur compte aux légendes mozartiennes…

Le mystérieux commanditaire du Requiem, le vilain Salieri, l’enterrement dans la fosse commune avec le chien, la chute et la misère, il faut arrêter avec ces mythes. Tout est plus simple. Mozart était plutôt en train de rebondir, et avait des commandes que la mort a interrompues.

La musique fait partie de votre vie depuis l’enfance?

Oui, mes parents sont pianistes. Ma mère classique semi-professionnelle, professeure d’initiation musicale ayant arrêté pour élever six enfants dont deux adoptés. Mon père jouait plutôt du jazz et de la variété. J’ai baigné dans une ambiance musicale dans le ventre de ma mère déjà… J’ai fait quatre ans de piano basique. Puis du rap plus tard. La musique m’obsède depuis toujours, je ne peux pas vivre sans en écouter. Même quand j’écris j’en mets, sans paroles.

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Quand vous avez plongé en «mozartie», comment vous êtes-vous connecté à son monde foisonnant?

Grâce à Maria João Pires, dont je trouve qu’elle est la plus grande mozartienne vivante. Je l’ai appelée et nous avons passé de longues heures à parler des spécificités du langage et du jeu du compositeur.

Comment avez-vous fait?

Je lui ai demandé ce que c’était que de jouer Mozart. Comment il passait à travers elle, dans son corps, comment elle le transmettait. Elle m’a décrit son ressenti et les particularités qu’elle y voit. Elle m’a expliqué qu’il explore toute la multiplicité des palettes de l’âme humaine en un temps très ramassé. Qu’il est très complexe et difficile à interpréter, sous son apparente facilité. Pour elle, il est beaucoup plus fatigant que Beethoven, Schubert ou Chopin. Elle dit en ressortir rincée à chaque fois. Mais que la grande beauté de Mozart est qu’il tourne toujours autour de l’homme. Et que sa musique élève. Cette expérience avec la pianiste a été très précieuse.

Si on vous proposait de composer le livret d’un opéra…

Je n’arrive pas à l’imaginer, ça me semble inconcevable. Mais le défi et la contrainte incroyable m’intéresseraient probablement, pour peu que j’aime la musique du compositeur, bien sûr…


Matthieu Mégevand, Tout ce qui est beau, Flammarion, 180 pages.

Concert littéraire, Conservatoire de musique de Genève, mercredi 6 octobre à 20h.