Savoir

La maturité qui change la vie

Le diplôme est de plus en plus coté chez les adultes. Travaillant le jour et bûchant le soir, ces étudiants sur le tard cherchent aussi à restaurer une estime écornée par la vie

Ils sont toujours plus nombreux à vouloir retourner sur les bancs de l'école. Mécaniciens, vendeuses ou libraires le jour, ils se muent en étudiants le soir venu. Célibataires ou mariés, et parfois parents, ils viennent grossir les rangs du Collège pour adultes Alice-Rivaz ou COPAD (anciennement Collège du soir), à Genève, et du Gymnase du soir à Lausanne. Deux établissements publics nés dans les années soixante, portés par le vent de la démocratisation des études.

D'autres personnes se tournent vers des instituts privés. Mais pour beaucoup, leur coût (plusieurs milliers de francs) est rédhibitoire. La conciliation avec un emploi diurne constitue un autre obstacle. D'où l’engouement pour l'instruction publique avec sa filière nocturne. A Genève, où la demande croît chaque année de 5 à 10%, il faut débourser 500 francs par an. A Lausanne, ou certaines classes ont été dédoublées en 2015, l'écolage annuel est de 790 francs.

Portrait-type du téméraire

Mais qui sont ces adultes qui mènent de front activité professionnelle et études exigentes? En 1965, le doyen du Collège du soir genevois Philippe Dubois dressait le portrait-type de l'étudiant mûr: «Un adulte au sens fort du terme, au caractère ferme et à la personnalité accusée, qui s'est imposé librement, et pour un temps précis, des sacrifices souvent considérables motivés par un but devenu essentiel à ses yeux.»

Le profil du téméraire n'a depuis pas varié et a de quoi en intimider plus d'un. Il explique sans doute pourquoi tous ne tiennent pas la distance. Entre la moitié et deux tiers des inscrits jettent l'éponge la première année. Suivent d'autres abandons, dus à la surcharge de travail, au manque de soutien familial ou à l'arrivée d'un enfant. Une donnée demeure stable depuis longtemps: les élèves sont en majorité des femmes, à plus de 60% selon les volées. Le taux de réussite à la maturité oscille, lui, entre 93% et 100%, à Genève comme à Lausanne. Ceux qui s'accrochent jusqu'au bout ont donc toutes les chances de réaliser leur rêve.

Blessure enfouie

Derrière la conquête du graal se dissimule souvent une blessure. Celle d'avoir failli plus jeune, relève Christophe Hauser, directeur du COPAD. Nombreux sont ceux qui ont interrompu leur scolarité à un âge où l’assiduité rimait avec ennui, explique-t-il. Une orientation ou un choix professionnel inadapté peuvent aussi causer la faille. Par ailleurs, le désir d'indépendance, quand il devient impérieux à l’adolescence, provoque le décrochage. Robert Cramer, conseiller aux Etats vert genevois, se souvient bien de ce sentiment d'urgence de vivre autre chose. Il fuyait alors, à 16 ans, un collège où «tout le monde se ressemblait et avait les mêmes préoccupations. Insupportable!». Après quelques années de petits boulots, il intégra le Collège du soir. Sa maturité latine en poche, il étudia le droit et décrocha son brevet d'avocat.

Pour les étudiants sur le tard, la maturité gymnasiale constitue donc le sésame principal pour franchir le seuil de l'université ou de l'Ecole polytechnique, les deux institutions les plus prisées par ces adultes studieux (lire l’encadré ci-dessous). L’évolution du marché du travail, avec ses exigences accrues en formation, explique largement cette évolution, soulignent Christophe Hauser et son homologue lausannois Olivier Maggioni.

Consécration et lauriers

Sarah Bouad fait partie des élèves fraîchement promus à Genève. Le 14 septembre dernier, elle prononçait un discours lors de la cérémonie de remise des certificats où elle confiait attendre ce moment depuis dix ans. Une consécration saluée par les félicitations du jury, le Prix de la meilleure dissertation de maturité, le Prix de la meilleure moyenne en allemand et le Prix de la commune de Cologny, où la lauréate d'origine marocaine réside.

Comment celle qui avait quitté le Collège de Saussure en deuxième année pour devenir caissière à la Coop a-t-elle renoué avec sa scolarité? Grâce à une volonté de fer et un projet bien précis: devenir médecin. La jeune femme de 27 ans  raconte qu'avec le recul, elle n'était «pas assez mature pour étudier sérieusement». Mais elle conservait dans sa table de nuit un calepin recensant les documents nécessaires pour s'inscrire au COPAD. «Une ou deux fois par année, je l'ouvrais; le processus a été long pour que je me sente prête. J'étais comme dans un engrenage dont je ne pouvais pas sortir.»

Le déclic est arrivé après une énième journée de travail, cinq ans après avoir déserté les bancs de l'école. «Ce boulot m'a permis de réaliser à quel point je voulais faire des études», confie Sarah dans un sourire solaire.

Un pacte avec soi-même

Consciente de ses lacunes en sciences dès la rentrée des classes, il y a deux ans, elle a obtenu de son professeur de chimie les exercices corrigés d'une année entière. Une camarade se souvient de «l'effort surhumain» de Sarah pour combler son retard. «J'avais passé un pacte avec moi-même: réussir, peu importe le prix à payer», explique l'intéressée, qui a fait de la bibliothèque sa «seconde maison». Elle affirme avec aplomb que n'importe qui pourrait en faire autant, et que seule la peur ou les préjugés sur soi mènent à baisser les bras. «L'erreur c'est de se comparer aux autres et de se convaincre qu'on n'est pas fait pour telle matière, comme s'il nous manquait des facultés dont d'autres seraient doués. En réalité, il s'agit d'un raisonnement refuge: on fuit la difficulté au lieu de l'accepter. Quitte à remettre cent fois l'ouvrage sur le métier.»

Alors quand on demande à Sarah sa définition de la maturité, elle n'hésite pas: «c'est accepter des sacrifices maintenant pour plus tard, et ne pas répéter les mêmes erreurs.» A l'heure de s'inscrire en médecine, elle se souvient de cette conseillère au chômage qui avait décrété qu'elle se leurrait. Elle n'en tire aucune gloire mais relève plutôt que le propos adressé à une personne plus jeune aurait pu être dévastateur. La maturité sied bien à Sarah.


Trois anciens collégiens genevois témoignent

MICHEL PORRET, historien

Professeur d’histoire à l’Université de Genève et président des Rencontres internationales de Genève, Michel Porret a été renvoyé de l’école à 14 ans pour «insubordinations continuelles». Il a alors dû travailler dans la boulangerie de son père durant deux ans, six jours sur sept, avant de fuir une situation familiale difficile. Son «refuge» fut la libraire Prior où il effectua un apprentissage couronné par un CFC. La lecture de Surveiller et Punir, de Michel Foucault, nourri d’«une révolte […] contre les injustices d’hier et d’aujourd’hui»*, lui insuffla le courage de reprendre ses études.

«Le Collège du soir était une période de grande jubilation. Quand on sort d’un apprentissage, on est très reconnaissant qu’un tel espace existe. C’était de l’ordre de la survie pour moi. Ces études ont réparé quelque chose qui avait été brisé. A côté, j’ai fait plusieurs boulots, comme déménageur à la Renfile, ou gardien chez Securitas. J’ai connu aussi les trois-huit en usine, mais là je n’ai tenu le choc qu’un an. Alors, se rendre chaque soir au collège était un rendez-vous joyeux, et on en redemandait! Il nous arrivait de louer un chalet pour étudier ensemble. Il y avait une vraie fraternité intellectuelle.»

* Michel Porret, «Insubordinations continuelles», in: «Cahiers de l’Herne», Michel Foucault, Paris, 2010.

MATTHIEU MÉGEVAND, écrivain et éditeur

Il a quitté le collège après un an pour entamer un apprentissage d’employé de banque avec le désir de conquérir son indépendance. «C’était le domaine le plus éloigné de ce qui m’intéresse!» reconnaît celui qui est aujourd’hui écrivain et directeur des Editions Labor et Fides. Matthieu Mégevand a prononcé un discours lors de la cérémonie de remise des maturités qui a eu lieu en septembre. Où il a confié qu’au moins cinq fois par an, depuis l’obtention de sa maturité en 2006, il fait ce rêve glaçant: ne pas décrocher le graal tant convoité. Un souvenir que ce diplômé en philosophie et en histoire des religions partage volontiers pour dire combien cette étape a été décisive dans sa vie.

«Les quatre ans au Copad sont inoubliables. C’était la première fois que je rencontrais des personnes qui, comme moi, avaient eu un parcours chaotique. On s’est très vite serré les coudes. Le programme était chargé et les profs très engagés. C’est un monde où il y a une vraie vocation, ce qui dope la motivation. J’ai bossé comme manutentionnaire chez Manor et gardien chez Securitas. Cette période a été mille fois plus dure que l’université. Mais c’était aussi une des périodes les plus enrichissantes de ma vie. On avait tous connu des échecs ou des écueils. Se prouver qu’on était capable de terminer quelque chose dans ces circonstances était donc aussi important que d’obtenir la matu.»

RUTH DREIFUSS, femme politique

L’ancienne conseillère fédérale était titulaire d’un diplôme de commerce avant de s’inscrire au Collège du soir. Elle avait exercé le métier de secrétaire, effectué plusieurs stages dans le travail social et était déjà active dans le domaine politique et syndical.

«J’ai continué à travailler à 100% et à être vice-présidente des Jeunesses socialistes. Pour concilier ces activités avec le travail scolaire, il fallait être rapide, organisée, et réviser parfois avec des camarades. Notre groupe était comme une cordée de montagne, d’où la tristesse qui nous gagnait lorsque l’un de nous abandonnait. J’étais très émue de cheminer avec des femmes, des fils d’ouvriers ou des étrangers pour qui la voie des études n’était pas naturelle à l’époque. C’est pourquoi je suis encore très reconnaissante à l’Etat de Genève d’avoir œuvré à la démocratisation des études en créant, notamment, le Collège public du soir.»

Ruth Dreifuss a décroché sa maturité en 1967 à l’âge de 27 ans, après «une course d’endurance» de deux ans. Ce sésame lui a ouvert les portes de l’université, où elle a obtenu une licence en sciences économiques, mention mathématiques.


Tous les chemins, ou presque, mènent à l’Université

Lorsque la maturité fait défaut, l’admission sur dossier, fondée sur les expériences professionnelles passées, est une voie d’accès à certaines facultés, à Genève et à Lausanne.

L’université de Lausanne offre la possibilité de passer un examen d’admission auquel prépare le Gymnase du soir, en deux ans ou en un an en fonction de la faculté visée. Alors que l’établissement vaudois ne formait jusqu’ici les étudiants que pour l’admission à la faculté des sciences sociales et politiques, il étend dès cette rentrée son offre aux examens menant aux lettres, à la théologie et au droit.

Les détenteurs de maturités professionnelles peuvent, grâce à la passerelle Dubs, préparer en un an l’examen requis pour intégrer l’Alma Mater ou l’EPFL.  K. S.

COPAD: edu.ge.ch/copad

Gymnase du soir: www.gymnasedusoir.ch

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