Spectacle

Maurice Béjart au pays des merveilles

Le metteur en scène et cinéaste Marc Hollogne récrit la légende béjartienne dans «Dixit», spectacle généreux et malin, à l’affiche du Théâtre de Beaulieu à Lausanne. Quelque 1600 spectateurs applaudissent debout ce cérémonial païen

Une immense veillée entre amis. Quand vient l’hiver, le Béjart Ballet Lausanne (BBL) ravive nos élans. Au Théâtre de Beaulieu, Dixit a cette fonction: ressouder la communauté béjartienne et l’élever dans un songe partagé, dix ans après la mort de l’artiste.

Le cinéaste et metteur en scène Marc Hollogne a conçu son grand roman-photo ainsi, un alliage de film, d’images d’archives et d’extraits de pièces dansés par la compagnie. Il en résulte un spectacle généreux, joueur dans ses plus beaux moments, bavard parfois – Béjart n’a pas toujours eu la même inspiration – poignant à l’improviste.

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Comment renouveler ce genre en soi qu’est la célébration? Comment échapper au travers du best of? Comment donner du poil de la bête à la figure sanctifiée de l’artiste? Le Belge Marc Hollogne a décidé de récrire d’une encre sépia, amusée et tendre, l’histoire de Maurice Berger qui deviendra Béjart par la grâce de la scène.

L’ombre de Casse-Noisette

Les bobines d’un destin, donc. A Beaulieu, c’est un visage d’enfant qui vous accueille, sur un écran de cinéma. On dirait le petit Nicolas, c’est Maurice à l’âge des candeurs (Tony Fricker). Sa mère (Julie Brossard) l’appelle pour le dîner. Sur sa chaise, un homme aux yeux énigmatiques déchiffre un livre en mandarin: le philosophe Gaston Berger (François Nadin). Mais une assiette se casse. Le petit garçon ouvre un placard, en quête de balayette. Comme Casse-Noisette, il s’engouffre dans l’armoire et bascule dans une autre dimension: sa jeunesse théâtrale, sa gloire et son crépuscule.

«Le Sacre» d’un chasseur

C’est Maurice au pays des merveilles. Sur scène à présent, une barbichette juvénile tourne les boutons d’une radio en bakélite – Mattia Galiotto dans le rôle du jeune Maurice. A main droite, sur des touches géantes, des figurines, autant de danseurs et de musiques, lyrique ou bohème. Sur le toboggan du temps, le héros salue un descendant de Molière – Marc Hollogne lui-même, filmé – et se jette dans la danse. Il a 32 ans en 1959 et Maurice Huisman, directeur de la Monnaie à Bruxelles, lui propose de chorégraphier Le Sacre du printemps. Le rut de la forêt selon Stravinski. Dans un éclat, on revoit les danseurs de l’époque. Puis sur un écran encore, une famille très digne de flamants roses. C’est ce qu’on appelle un pas de côté. Bientôt, le BBL prolongera sur scène cette chasse tribale.

La résurrection dans un baiser

Le spectacle cascade ainsi, entre fragments d’une œuvre et désordre – très maîtrisé – de studio. Certains opus résistent moins au temps – les odes syncrétistes en costumes sont plus décoratives que spirituelles. Toutes les archives ne sont pas également palpitantes. La patte commémorative est parfois lourde. Mais quand Gil Roman, ténébreux comme El Desdichado de Gérard de Nerval, retrouve l’Adagietto de Mahler, quand il glisse sa silhouette de sigisbée dans la splendeur cendrée de cet adieu, quand il se joue de nos souvenirs – il l’a dansé la première fois en 1982 –, on est chamboulé.

Dixit est un cérémonial païen. On y voit mourir le maître – une poupée grise. Et ressusciter dans un baiser – celui de Gil Roman. Une barre flotte alors dans le ciel. A la fin du requiem, le peuple béjartien se dresse comme la tribu du «Sacre». Quelque 1600 visages embués ovationnent. Au pays des merveilles, Maurice est un chapelier comblé.


Dixit, Lausanne, Théâtre de Beaulieu, jusqu’au 24 déc.; rens. BBL

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