JAZZ

Maurice Magnoni, saxophoniste inclassable, assume sans aigreur une carrière à l'ombre

Accompagnateur de figures majeures du jazz international, le musicien genevois poursuit un chemin exigeant en marge des grands circuits commerciaux.Elu album du mois par le magazine français «Le Monde de la Musique», son dernier disque, «SskieS», trouve place parmi les enregistrements les plus aboutis de cette année

Lunettes de soleil, torse légèrement dévoilé et postures de dandy estival, Maurice Magnoni, 52 ans, a la gouaille et l'allure d'un Frank Zappa. Du compositeur free rock, le saxophoniste tient aussi une curiosité intarissable et un sens certain de la démesure. «Je ressemble à Zappa, comme tous les ritals moustachus», lance-t-il avec un accent de titi parigot. Avant de rencontrer Maurice Magnoni, on ne peut l'imaginer autrement qu'en souffleur obscur. Ombre swingante, aux anciennes collaborations prestigieuses, à l'instar de presque tous les grands jazzmen suisses.

Parler avec un Helvète poète des notes bleues, c'est être à chaque instant révolté. A lire son dossier de presse soigneusement relié, reflet d'une carrière époustouflante, l'étrange absence du musicien sur la scène internationale ne peut que surprendre. A croire qu'un jazzman vivant en Suisse ne saurait être consacré à sa juste valeur. Les exemples du batteur Daniel Humair (exilé à Paris), du pianiste George Gruntz (installé à Berlin), du chef d'orchestre Mathias Rüegg (viennois d'adoption) confirment l'effroyable règle.

Et pourtant. Maurice Magnoni est un artiste magnifique. Son dernier disque SskieS, élu album du mois par le magazine français Le Monde de la Musique, trouve indubitablement place parmi les enregistrements les plus aboutis de cette année. Façonné en quartet (avec le guitariste Christy Doran, le flûtiste Claude Jordan et le batteur Hervé Provini), ce jazz libératoire joue sur les sensations, les non-dits, les impulsions tues. Maurice Magnoni dirige ses musiciens comme Miles Davis le faisait. Sans dogmatisme mais avec une idée claire du projet. Le résultat est stupéfiant de maturité. Le saxophoniste ne se résigne pas au rôle de révolutionnaire attardé, de soixante-huitard sur le retour. Si sa musique renonce apparemment à une pulsation régulière, elle ne devient jamais chaotique. La reprise d'un standard rare de John Coltrane, «Sunship», justifie l'impression. L'interprétation est d'une transparence lumineuse. Au contraire d'une partie de la scène alémanique d'avant-garde, la musique de Magnoni ne se perd pas dans les recherches absconses. Dans la conversation, le saxophoniste au son parfait glisse quelques répliques d'anthologie. Florilège.

«Je me souviens vaguement de la première fois où j'ai joué en public. C'était à Lausanne. Un désastre. J'ai failli me faire casser la gueule par le pianiste. Il m'avait dit que j'avais le pire son qu'il ait jamais entendu. Et dix ans après, il vient vers moi pour me dire que j'ai un son superbe. Je ne sais pas ce que cela prouve. De toute manière, je ne crois guère aux consécrations.»

On n'en doute pas une seconde. Cent fois, Maurice Magnoni aurait eu l'occasion de faire carrière. Dès 1981, il joue en trio avec Daniel Humair et Jean-François Jenny-Clarke. L'année suivante avec Michel Portal. Un peu plus tard avec Enrico Rava et Marc Helias. Puis, il est engagé par Carla Bley, tourne avec Jack de Johnette et Marc Johnson. Dans sa biographie, les grands noms du jazz contemporain se succèdent inlassablement.

«Je n'ai pas la prétention d'être original. Cela me rappelle une anecdote. Quelqu'un demandait au trompettiste Kenny Wheeler comment il avait fait pour trouver une démarche personnelle, sans copier le jeu de Miles. Kenny, de sa petite voix, avait répondu: «Tu sais, moi aussi j'essaie de jouer comme Miles mais je n'y arrive pas.» Moi, je crois à cela.» Et Maurice Magnoni de citer la fameuse phrase de Picasso: «Je ne cherche pas, je trouve.» En réalité, le saxophoniste ne s'est jamais soucié de suivre un chemin déterminé, définissable en quelques formules. Maurice Magnoni laisse les découvertes se faire. A la manière d'un scientifique qui trouve systématiquement autre chose que ce qu'il cherche.

«Il y a des tas de raisons qui expliquent pourquoi je suis toujours un outsider dans le jazz. Je n'ai jamais eu envie de devenir célèbre. Lorsque j'habitais à Paris, j'avais besoin de travailler la musique, de travailler la vie. Cela aurait été inconcevable pour moi de faire du rendement à tout prix.» La conclusion finit par convaincre. Il faut admettre une fois pour toutes que ne pas être dans la lumière ne signifie pas nécessairement être obscur. Il serait heureux, toutefois, que le disque de Magnoni ne finisse pas dans la poussière des bacs de disquaires.

SskieS par Maurice Magnoni (Altri Suoni 057/Plainisphare).

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