C'est la fin des haricots pour celui qui, confronté à l'incompréhension et à l'hostilité, a dû se contenter de dix longs métrages en vingt-cinq ans, tous implantés dans une France de misère, pour les enfants, les couples ou, dans Van Gogh, les artistes. Maurice Pialat s'en était contenté, se comparant volontiers à un prisonnier qui mange des haricots tous les jours et finit par s'en réjouir.

Comme pour contredire tout le monde une dernière fois, le cinéaste est mort entouré d'amour: de son acteur fétiche Gérard Depardieu à sa découverte Sandrine Bonnaire, tous bordaient son lit ces derniers jours, pour dissuader l'hypertension artérielle qui lui rongeait les reins depuis des années. Pour le persuader surtout d'apprêter ces innombrables désirs inachevés qu'il cherchait encore à rassasier à 77 ans: adapter Céline, Henry James ou Houellebecq, raconter Vichy et l'Indochine.

Entre l'amour et la colère qui le mouvaient et qu'il a décrits avec la même intensité, les nécrologies parues dimanche ont choisi la colère. Et surtout l'image de son bras levé en mai 1987, face à l'assistance cannoise qui huait la Palme d'or de Sous le Soleil de Satan. Pourtant, dit l'adage, «lorsque le doigt montre le ciel, l'imbécile regarde le doigt». Que montrait ce poing levé? La revanche d'une vie en marge, la soif – bien qu'il s'en soit défendu («La postérité, je m'en tape») – de reconnaissance après un parcours biaisé raconté dans ses films, de L'Enfance nue et son gamin trimballé entre Assistance publique et familles d'accueil au Garçu, dernier film dédié à son fils et jeune interprète Antoine, né en 1991.

Derrière le bonheur impossible filmé par Pialat, il y eut sa propre enfance contrariée, ballottée entre banlieue parisienne et village natal par un père ruiné et alcoolique. Puis l'aspiration déçue de celui qui, passionné de peinture, dut se résoudre au cinéma. Enfin l'élan freiné d'un homme né trop tard pour la Nouvelle Vague, mais dont il fut, dans les faits, l'un des seuls, sinon le seul, à avoir appliqué les théories naturalistes, sans le pathos de Truffaut ni l'afféterie de Godard, sans le romanesque de Chabrol ni la psychologie de Rohmer. Car, si l'histoire du cinéma français semble avoir retenu le roi Jean-Luc, elle oublie que, passé son influence incontestable dans les années 60, ses dérives politiques de la décennie suivante laissèrent Pialat devenir l'auteur le plus influent. Jusqu'à aujourd'hui.

Son refus de composer, né comme le durillon dans une main en peine, Pialat l'attribuait à sa paresse et à son masochisme. Du pur Pialat, disait-il, «c'est faire quelque chose dont on sait que… et le faire quand même, s'enferrer dedans, comme un poisson harponné.»